On a contrôlé ma mère

Principe du coup de clavier ICI

Poste publié  il y a une heure sur mon profil facebook en un jet, sans trop de réflexion, que je republie ici tant qu’à faire. Une façon de commencer ce blog finalement.
[Edit un an plus tard: J’essayais encore d’être en mode #NotAllCops à l’époque. Ça a ‘un peu’ changé depuis.]
[Edit trois ans plus tard : I mean #ACAB. J’ai aussi appris à analyser ma classe sociale et compris que derrière les immenses efforts de mes parents pour que le rang se fassent un peu moins sentir, c’est vraiment la merde. Je les ai bien senti les freins, la précarité, les galères… Par ailleurs, les illusions assimilationnistes et aveugles,  gobées et entretenues se sont vite écroulées peu après. Noir·e. La désintégration a commencé il y a un petit moment. Et aujourd’hui, contrôle au faciès sur mon plus jeune petit frère.]

Terreuralarm Thalys

Récemment, ma mère a dû présenter sa carte d’identité à un agent de police sans raison à Bruxelles.
Ce n’est pas la première fois.
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Elle était assise sur un banc, à la gare, à côté de personnes inconnues. Un agent de police qui tournait dans la gare s’est arrêté devant elle pour lui demander sa carte d’identité. Sa carte à elle, pas celle des autres. Représentait-elle une menace ? Elle a la cinquantaine, fait 1m60 et a pas l’air du genre à faire partie d’un gang ou à détenir des armes de destruction massive. Et même si elle en avait l’air, ce n’est pas une justification. Mais il fallait qu’elle montre sa carte d’identité. Elle n’a pas compris. Elle a poliment demandé au policier s’il y avait un problème et pourquoi il formulait cette requête. Le policier ne lui a pas répondu et lui a redemandé de présenter ses papiers. Ma mère a refusé, elle connaît ses droits. Le policier a appelé un collègue pour renforcer la pression. Ensemble, ils lui ont redemandé avec force sa carte d’identité. Ça fait des décennies qu’on lui fait le coup et elle ne s’y habitue toujours pas. Il ne faut pas s’y habituer. Alors elle a posé les questions franchement : « Pourquoi voulez-vous MA carte d’identité et pas celle des autres ? Suis-je en infraction assise sur ce banc à attendre mon train ? Est-ce que je représente une menace à l’ordre public ? Est-ce parce que je suis noire ? ». Pourquoi tourner autour du pot ? Il n’y avait aucune explication rationnelle à cette situation et elle était la seule non-Blanche sur le quai. Le ton est monté, les policiers ont perdu patience et s’énervent. Les personnes assises près d’elle suivent l’histoire avec curiosité. Ma mère ne veut pas de problèmes, la vie est déjà assez compliquée comme ça. Elle présente sa carte d’identité. Les policiers la scrute, la lui rende et s’éloigne sans un mot. Non elle n’est pas illégale. Mais qu’est-ce ça veut dire d’ailleurs ? Comment un être humain peut-il être illégal ? Personne d’autre n’a été contrôlé. Ma mère a senti une atmosphère d’indignation lorsque que le doute sur sa « légalité » est tombé. Les gens étaient embarrassés, mais personne n’a réagi. Une humiliation publique de plus qu’elle a finalement racontée au cours d’un blabla quelconque.
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Je pourrais continuer en hurlant un gros coup de gueule et en théorisant cette situation, mais je n’ai pas envie aujourd’hui. J’en ai marre de m’énerver toute seule, sur moi-même, depuis deux jours, parce que je ne peux pas régler ça seule. Ça monte et redescends sans cesse. Alors je crache cette glaire tant qu’elle est fraiche. Et je sais tellement bien que beaucoup de gens vont se dire que j’en fais trop. On a tou.te.s des problèmes, on va quand même pas tou.te.s s’y mettre voyons ! Et je pourrais même le croire. Mais non. Juste non. Qu’on ne me dise pas que le délit de faciès est une notion tellement exagérée, que ces discours politiques visent le bien de tous (toutes ?), que ces mesures policières sont négatives que pour ceux et celles qui ont quelque chose à se reprocher, que tout irait mieux en faisant plus d’efforts d’intégration, que le racisme anti-noir c’est de l’histoire ancienne. Non. On est toute une génération de gosses éduquée avec la pression de l’ « intégration », de la politesse excessive,  la nécessité de faire profil bas. Toute une génération de gosses qui a grandi avec l’idée qu’il fallait faire deux, trois, quatre fois plus pour espérer obtenir la même chose que les autres. Toute une génération de gosses qui sait qu’elle n’a pas vraiment de liberté individuelle parce que si l’un.e foire, c’est tout le monde qui trinque car on n’est pas vraiment des individu.e.s mais une couleur de peau qui explique beaucoup de choses. La culpabilité en est décuplée. Et tant de gosses ont tellement essayé et essaient encore tandis que tant d’autres ont abandonné, tout abandonné, et n’ont plus aucune estime d’eux.elles-mêmes. Etre un exemple, super libre comme mode de vie. Et pendant ce temps, les parents continuent à être humiliés en public. Tout ça pour ça.
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Et pendant que ma mère me raconte cette énième histoire, on se dit toutes les deux que ce n’est pas si grave. Il y a plein d’histoires bien pires, à quoi bon râler pour si peu. Mais C’EST GRAVE, et ça l’est encore plus par le fait qu’on ne s’en rende plus compte tellement c’est banal. Et c’est scandaleusement grave qu’il y ait pire ! On encaisse et on ne réagit plus. Mais là c’est ma mère. On ne s’entend pas sur tellement de choses, mais c’est ma mère et ça me réveille encore une fois. Oui, parce que toutes ces histoires, ça finit par anesthésier. Je ne réagis pas/plus non plus quand ça m’arrive. Pire, je peux même internaliser et reproduire. Il faudrait presque un miroir pour se rappeler. Tout le monde à l’habitude. Blancs, non-blancs. Mes ami.e.s ne se rendent pas compte de leur propos. Je dois rappeler que je ne suis pas blanche et que je suis aussi visée dans leur discours. Mais toi c’est pas pareil. Mas tu sais je suis colour blind. WTF ? Ça veut dire quoi bordel ? On est tous pareil.le.s ? On vit tou.te.s la même chose ? On arrête aussi ta mère dans la rue pour lui demander ses papiers ? Toi aussi tu sais ce que ça fait d’avoir le sentiment qu’on s’adresse à toi comme comme à une négresse d’appartement ? On a aussi tapissé ta voiture d’œufs peu frais lorsque ta famille a emménagé dans un nouveau quartier ? Je ne dis pas qu’il faut faire la différence par du racisme envers moi hein, ça risque pas. Je dis juste que ça serait bien de ne pas décider d’être aveugle sur une partie de mon expérience personnelle et collective. L’indifférence, nier, ça enfonce, ça m’enfonce. Mais il ne faut pas être si susceptible. Et il faut avoir le sens de l’humour. Je pratique régulièrement l’autodérision, même de façon très hard parfois. Mais il me semble que l’autodérision on la fait soi-même. Et j’ai encore le droit de rire de moi-même avec qui je veux, quand je veux, comme je veux, si je veux. Je ne suis pas en train de me plaindre, je demande à ce qu’on ne nie pas la réalité, ma réalité de tous les jours et qu’on ne me demande pas d‘utiliser l’humour contre moi-même. Ma mère ne sera jamais suffisamment blanche pour qu’on lui foute la paix. Et elle ne le cherche pas. Elle ne cherche pas l’assimilation de toute façon. C’est absurde. Mais c’est pour ça qu’on lui demande ses papiers. C’est pour ça qu’il m’arrive des choses dont je ne me rends même plus compte. Il y a des corps qui ne sont pas les bienvenus dans l’espace public. Ils n’ont pas le même rôle, pas les mêmes droits. Qu’est-ce qu’ils foutent-là ? C’est grave et il y a des chances pour que ça ne me fasse pas rire. Encore moins aujourd’hui.
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Depuis 20h22, ça fait 24 ans que je ne suis pas homme, pas « de souche », pas riche, pas hétéro, pas « valide » etc. (cumul des mandats, quota mutli-fonction). Et il est fort probable qu’on me le fasse toujours payer dans trente ans, quand j’aurai l’âge de ma mère. Ça pourrait être pire. Je suis née en Belgique, je suis éduquée, j’ai des potes, j’ai des projets, je pense naïvement voir où je vais, j’ai tendance à modestement apprécier la masturbation cérébrale. Je parviens toujours, pour l’instant, à voir d’une façon ou d’une autre au-delà des difficultés. Mes parents travaillent. Ils ne sont pas riches mais ils sont propriétaires de leur maison dont ils galèrent mais arrivent à rembourser le prêt, même s’ils ne sont pas prêts d’en avoir fini. Je peux dire que je m’en sors bien, s’il faut se sortir de quelque chose. De plus, prendre sans cesse conscience de privilèges qu’on a et que l’on n’a pas, pas trop le choix, est inestimable pour commencer à comprendre le monde, notre monde, et se remettre sans cesse en question. Mais ça n’enlève rien à ce goût amer. Rien du tout.
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Je ne pointe pas du doigt ces deux agents de police, qui ne sont pas représentatifs de toute la profession, mais cette atmosphère et les discours qui les engendrent. C’est trop facile de chercher un ennemi unique alors que le problème est global. Et mon cerveau qui continue à me dire que je m’emballe pour pas grand chose, qu’il y a pire.
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Joyeux anniversaire Po. Demain est un autre jour. T’auras peut-être oublié.
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Désolé pour les fautes, j’ai tout craché d’un coup. Je relirai éventuellement plus tard.
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3 réflexions sur “On a contrôlé ma mère”

  1. A reblogué ceci sur Surfeuse de la lifeet a ajouté:
    Il y a un moment où nos indignations s’aiguisent… Quand ça touche a nos parents! On sort de la lassitude de nos indignations pour repenetrer dans la conscience de la folie et l’oppression du système. J’ai conscience que mon militantisme actif avait démarrer comme ça, en prenant conscience que si l’islamophobie continuait comme ça, on interdirait à ma mère de marcher dans la rue très bientôt… Et a quasi toutes les femmes de ma famille.
    Insha Allah qu’on puisse être aiguisé.e.s dans la conscience et la lutte et en paix à chaque instant dans le cœur.

  2. Merci beaucoup pour ce texte. Eu la larme à l’oeil, parce que je sais que ça arrive aussi à ma mère et que ça la détruit depuis plusieurs années. Sauf que ton texte, m’a permis de me rendre compte que c’était bien  » quelque chose  » et qu’il faut le rappeler.

    Merci encore.

  3. Je me suis souvent indignée quand mes enfants ont été victimes de ce genre de harcèlement seulement parce qu’ils sont noirs en France. Je suis d’accord, il ne faut pas laisser se banaliser ces comportements. Chaque être a droit à la dignité.

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