Invisibilité lesbienne

Samedi 21 septembre 2013, Arc-en-Ciel Wallonie organisait une Journée Arc-en-Ciel invitant à débattre des revendications lesbiennes pour 2014:

« 2014: Agenda politique lesbien »  

Au programme:

· Accueil et introduction – Thibaut Delsemme, Arc-en-Ciel Wallonie

· Retour historique sur le mouvement lesbien en Belgique – Valérie Piette, Historienne aux facultés de Philosophie et Lettres de l’Université Libre de Bruxelles

· Cas concrets et conséquences de l’invisibilité des lesbiennes  – Mathilde Messina, Historienne, lesbienne et féministe – Pauline Lomami, Présidente des CHEFF (Fédération étudiante LGBTQI)

· Regard féministe sur le plan national de lutte contre l’homophobie – Irène Kaufer, Collaboratrice de l’Asbl Garance

· Revendications et agenda politique lesbien – Marian Lens, Sociologue

Voici l’intervention, bien trop longue, que j’ai préparée (limite un peu à l’arrache à cause de l’overthinking) pour l’occasion.

Invisbilité2
© Khristian Mendoza

Etant donné la diversité qu’à brièvement mentionnée Mathilde, le terme « lesbienne » se réfère ici à toute personne qui s’identifie comme lesbienne, homosexuelle, bisexuelle, bie, pansexuelle, pan, butch, fem, femme, androgyne, gouine, goudou, boi, trans, queer, leztrans, lezqueer, lesBIenne, transgouine, pédée, pédette, homoromantique, gynoromantique, lipstick, licorne, lesbienne politique, lez, lezqueer, dyke, bidyke, FSF, F♥F, bigouine, bigoudou, pangouine etc. ou qui ne veut pas être identifiée du tout. Etant pan, j’ai conscience que cette approche puisse être perçue comme réductrice. Le choix de ce terme s’inscrit dans un questionnement politique lesbien, objectif de la rencontre, et donc se développe sur base de la dimension politique de ce terme et le bagage et la réflexion qui y sont liés. (Je compte écrire prochainement un article sur la dimension politique des bisexualité et pansexualité).

Je suis active dans le milieu associatif LGBTQI depuis deux ans. Je suis une petite jeune. Mais après un enthousiasme, une proactivité voire suractivité sans faille, quelques désillusions sont tombées. Quand on m’a proposé d’intervenir sur l’invisibilité des lesbiennes, j’avoue que j’étais un peu perdue en ce qui concerne ce que je pouvais apporter lors de cette rencontre. Tout ce que j’avais en stock était une longue liste d’exemples et de cas d’invibilisation des lesbiennes que j’ai personnellement vécu dans ma jeune implication militante : invisibilisation systématique des lesbiennes dans les tracts, les affiches, les communiqué de presse, les interviews, les medias, dans les discours des porte-paroles censés tou·te·s nous représenter mais aussi invisibilisation et ignorance de leur création et culture dans les milieux mainstream et commerciaux comme dans les milieux associatifs et militants. Mais les développer ne me laisserait que peu de temps pour poser les questionnements qu’ils suscitent. Je crains que cela soit interprété comme de la victimisation alors que mon envie première est de pousser à la prise de conscience et voir renaître une dynamique qui semble effacée. En revenant sur mon expérience personnelle et en prenant connaissance de celles de quelques lesbiennes militantes que j’ai rencontrées ou qui ont écrit sur le sujet, il en résulte une réflexion et un questionnement qu’il m’est difficile de résumer en un lapse de temps si court. Aussi, s’agit-il d’une jeune réflexion qui cependant porte sur une invisibilité constatée par tou·te·s et est basée sur une grande implication associative. Tout ne sera pas dit mais vous pourrez prochainement trouver une version écrite sur le site d’Arc-en-Ciel Wallonie (www.arcenciel-wallonie.be). Cette journée étant organisée par une organisation LGBT, je vais me restreindre à l’invisibilité des lesbiennes qui peut appraître dans ce mouvement, et ne pas aborder celle qui peut être expérimentée dans les mouvements féministes, où les lesbiennes sont également très présentes et dont l’invisibilisation manifeste doit être également discutée.

Je tiens cependant à mentionner un exemple qui m’a profondément marquée. En avril 2012, on a vu une annonce passer sur les réseaux sociaux : la disparition d’un mec gay à Liège. Une autre annonce est tombée un peu plus tard, celle d’un terrible évènement relatif à l’annonce précédente, celui du meurtre d’Ihsane Jarfi (9). Ce fut le premier meurtre qualifié d’homophobe depuis la loi anti-discrimination du 10 mai 2007 qui reconnaît le caractère homophobe d’une agression. Je me rappellerai toujours ce sentiment d’être complètement perdu·e· que les jeunes et étudiants de mon cercle et moi-même avons ressenti. Ça s’était passé en Belgique, pays progressiste en la matière, à Liège, ville très gay-friendly. On n’a rien compris nous, cette génération qui était en primaire ou au début de l’école secondaire lorsque les couples homosexuels ont obtenu l’accès au mariage. Cet évènement terrible a généré une forte mobilisation et une grande émotion et il y a eu une forte visibilité par les medias, les politiques, les associations et les militants. Peu de temps plus tard, il eut un autre évènement, le procès d’un père qui avait violé sa fille pendant des années suite à son coming out avait lieu (5). Il s’agissait de viols correctifs à répétition. Le viol correctif est une violence, un crime lesbophobe constamment ignoré, minimisé, invisibilisé. Seulement un viol sur dix est l’objet d’une plainte et les viols correctifs sont enregistrés comme actes uniquement sexistes. Ce fait n’a reçu aucune visibilisation ni mobilisation de la part des associations et politiques. Un goût amer en ces moments troublés. Oui, ce constat m’a beaucoup marquée mais chaque fois que je l’évoque, notamment avec des membres d’associations, non seulement j’apprends qu’ils sont nombreux à ne pas du tout en avoir connaissance, mais il suscite également très peu de réactions. Pourquoi ? Comment est-ce possible ?! Je veux aussi rappeler le silence cette année suite au rapport du rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, et autres traitements et peines cruels, inhumains ou dégradants  plaçant la condition de modifications des papiers d’identité de ses citoyen·ne·s trans* de la loi belge dite « relative à la transsexualité » dans la catégorie des tortures (6). Encore le silence. Ni visibilité. Ni réelle solidarité ? Il ne s’agit pas de faire un concours d’oppressions mais de donner des conséquence concrètes qui montre la nécessité de cette discussion.

Pour rebondir sur ce que viens de dire Mathilde au sujet des privilèges, le masculin est l’universel, la référence. Tout est réalisé en tenant compte surtout de la part masculine de la population. La place du mouvement des femmes est souvent marginale dans les regroupements militants. Et lorsque le mouvement des femmes y a sa place, les femmes restent minoritaires dans d’autres thématiques, alors que les discriminations sont cumulées pour les femmes et que leur situation dans un certain contexte n’est pas comparable à celle des hommes dans le même contexte.

Gays et les lesbiennes ont beaucoup à faire en commun, pas forcément l’amour (pardon, humour à deux balles), mais plein d’autres trucs. Il n’empêche que les gays et les lesbiennes ont aussi chacun•e des problèmes propres qui nécessitent des interventions distinctes et spécifiques. Et c’est là que l’on constate souvent une rupture. Les problèmes spécifiques aux lesbiennes sont écartés et les problèmes communs sont aborder en termes gays où le public homosexuel est compris comme gay. Un exemple concret est le Plan Interfédéral de Lutte Contre l’Homophobie qu’Irène critiquera après moi.

Aujourd’hui, on a toujours besoin d’identifier et de visibiliser des thèmes lesbiens par des actions qui permettent aux lesbiennes de s’organiser pour pouvoir participer à la vie politique. Les lesbiennes sont actives mais dispersées. Il nous faut rassembler cette énergie pour mener des actions et revendications radicales. Mais la tâche est compliquée par leur invisibilité.

Création (il)légitime et (in)visibie

La légitimité en tant que lesbienne est fondamentale et est pour beaucoup inséparable de la légitimité en tant que femme, d’où l’identité féministe de beaucoup de militantes. Elle est nécessaire pour entrer dans le cham politique et mettre en question l’hétérosexualité, envisagée comme une simple idéologie et système institutionnalisé. Mais un constat s’impose : que ce soit dans les mouvements homosexuels ou féministes, un instant d’absence des lesbiennes et tout est à recommencer pour elles. Or la légitimité rend la clandestinité insensée et met en avant un besoin, entre autres, de lieux publics où exister, où se rencontrer, où inventer ensemble, et s’ils n’existent pas, ces lieux souvent rares, il faut les créer (2). La création et la pérennisation des lieux est indispensable pour l’accueil et la socialisation des nouvelles arrivantes et contre la perte de la mémoire et de la transmission de la culture lesbienne car ils permettent des échanges, notamment intergénérationnels. On en a besoin pour promouvoir réalisations des lesbiennes, donc leur culture, et assurer cet autre type de visibilité, celle de la création lesbienne auprès des lesbiennes.

En Belgique comme en France, en ce qui concerne la culture et les médias, la réponse hétérosexuelle à l’existence lesbienne balance entre silence, résistance, intérêt parcimonieux et tolérance répressive, consciente ou non (2). Il s’agit de prétendre accepter les différences pour mieux les contrôler (expression, représentation, parole) et poursuivre l’imposition des normes des dominant•e•s. Les lesbiennes à la parole plus politique sont invisibles. Aussi, la création lesbienne est souvent phagocytée par la culture hétérosexuelle et gay. On peut par exemple faire ce constat pour le secteur commercial. De nombreuses activités commerciales non militantes visant les lesbiennes ne connaissent pas du tout leur public, le caricaturent ou l’appréhendent comme une version féminine du public gay et y collent une série de code qui ne sont en rien issue d’une quelconque culture lesbienne quand elles ne l’imaginent pas tel certains fantasmes en créant, dans le pire des cas, des concepts et lieux donnant l’impression d’assister au début d’un mauvais porno mainstream pour mâles hétéros supposé mettre des lesbiennes en action (15-20 minutes avant la pénétration par talon aiguille) (le porno lesbien fait pour les lesbiennes est également invisibilisé). Pourtant, ces activités sont souvent plus visibles que les rares activités commerciales issues d’une culture lesbienne, militante ou non. De plus, tenir un lieu commercial et militant relève souvent du défi. Marian, créatrice de la librairie Artémys (1985-2001), en sait quelque chose. Beaucoup diront que c’est parce que trop de lesbiennes ne pensent pas lesbien, donc ne consomment pas lesbien, ce qui, souvent, entraîne le frein ou la mort des projets et initiatives. Peut-être que nous sommes trop peu nombreuses à souhaiter l’existence d’une culture lesbienne, à porter une ambition lesbienne, à souhaiter autre chose que l’aménagement d’un territoire intérieur et privé qui ne gêne en rien l’hétérosocialité (2)… Ou peut-être reste-il aussi difficile d’imaginer la possibilité de créer lesbien étant donné que l’accès à cette création, à son information et à ce qu’elle a de généreux, d’innovant et d’enrichissant à apporter est difficile voire inexistant, et ce même à l’intérieur d’organisations dites mixtes. En 2013, on constate donc toujours d’une position précaire car du jour au lendemain les acquis peuvent disparaître.

Mixité/non-mixité : imposer, subir, choisir

En ce qui concerne la non-mixité, traditionnellement les espaces collectifs non-mixtes sont masculins. La non-mixité gay masculine est l’un des fondements de la puissance du mouvement et de la culture gays, une condition de la transmission du savoir et du pouvoir et est peu mise en question. Ce n’est pas le cas de la non-mixité des femmes en général alors qu’un retour historique nous montre qu’elle est l’une des conditions incontournables de l’indépendance de leur pensée. Le grand mouvement actuel où les lesbiennes peuvent se socialiser est le mouvement LGBT/QI, dominé qu’on le veuille ou non par des problématiques, des valeurs, des enjeux, des intérêts gays. D’ailleurs, il est nécessaire d’organiser dans ces environnements supposés mixtes des focus lesbiens ou trans* (on attend toujours pour la bisexualité, l’asexualité etc.) car la préoccupation gay est dominante et a ses minorités, les autres lettre de l’acronyme. On peut donner en exemple le concept de lesbophobie qui, malgré que le terme soit connu, peine à s’imposer alors que le terme « gay-bashing », beaucoup plus récent, fait son chemin.

Il y a bien sûr des exceptions, mais souvent, les lesbiennes, pour prendre leur place, doivent être plus agressives, plus directes et apprendre à s’emparer du pouvoir, de leur pouvoir, auxquelles elles ont également droit. Et elles sont ensuite souvent jugées autoritaires, désagréables, difficiles à vivre ou grandes gueules, comme le sont les femmes en général dans beaucoup de milieux hétérosexuels. De plus, il y a sans doute des incompréhensions mutuelles en raison d’objectifs et enjeux différents.

Que ce soit au sein de groupes féministes ou gays ce sont surtout les intérêts de femmes hétérosexuels ou d’homosexuels mâles, ou les intérêts communs (ou présentés comme communs) qui sont abordés tandis que les lesbiennes et leurs intérêts particuliers sont finalement mis de côté. Une façon de faire valoir leurs droits est de travailler entre elles. Ça n’apparaît peut-être pas toujours comme la meilleure stratégie mais il arrive souvent que ce soit la seule façon de se concentrer sur les enjeux lesbiens lorsque que les mouvements mixtes ne le permettent pas ou plus. Une autre possibilité est de travailler de façon ponctuelle avec d’autres groupes, suivant les affinités, sur les points communs de revendication. C’est d’ailleurs aussi pour ça que les lesbiennes sont proches des gays et des féministes.

Vouloir la mixité ou prétendre que la porte est ouverte n’est pas suffisant pour se revendiquer mixte. La mixité doit être effective à tous les niveaux, et donc pas seulement dans les statuts, les flyers ou les paroles. Il y a donc bien plus d’associations non-mixtes masculine qu’on ne le croit. J’insiste sur le fait que la présence seule d’une lesbienne ne suffit pas. Elle ne peut pas juste servir de caution. Au sein des organisations se disant mixtes, une non-mixité subie par les lesbiennes peut être recrée. Il faut donc garantir des conditions qui permettent une réelle représentation et visibilité pour que la mixité soit effective. Ceci soulève la question de la parité ou de la diversité proclamée, qu’elle soit en termes de représentativité dans les lieux et processus de décision, ou en termes symboliques au sein du langage employé par de nombreux groupes. Je repense à l’affirmation des féministes des années 1970 : « Un homme sur deux est une femme ». C’est valable aussi pour la communauté homosexuelle. Un gay sur deux est une lesbienne. Elles sont sous-représentées dans les faits, sur le terrain.

Pour autant, le séparatisme conduit à un certain isolement. Car si la non-mixité est nécessaire à un moment donné dans toute lutte, elle peut aussi trouver ses limites si elle ne rejoint pas celle des autres minorités opprimées pour revendiquer des droits et établir un rapport de force. Il s’agit donc davantage de réfléchir à des stratégies politiques et de se demander si à un moment donné, des stratégies ne doivent pas être menées pour nous permettre de nous imposer. La mixité et la non-mixité subies, imposées et choisies font donc inévitablement partie de la discussion.

Il est intéressant de distinguer non-mixité subie de la non-mixité choisie (1). La mixité et la non-mixité sont toutes les deux oppressantes lorsqu’elles sont subies. La non-mixité subie est l’exclusion du pouvoir, en particulier des décisions qui nous concernent. Pour autant, la mixité seule ne suffit pas pour rétablir l’équilibre et garantir l’égalité. De nombreux mécanismes de domination perdurent au sein même des milieux mixtes, « malgré la mixité, voire parfois grâce à elle » (1). Il arrive régulièrement que suite à une mixité imposée dans un groupe, les lesbiennes et les trans*, par exemple (la bisexualité/pansexualité ne fait quasi jamais part des conversations), se trouvent en partie ou totalement écarté·e·s du projet et ce dès son commencement, ce qui s’exprime par l’invisibilisation des cultures minoritaires au sein d’une initiative LGBT/QI ou féministe. Des espaces-temps de non-mixité choisie, construits à l’intérieur ou à l’extérieur des groupes mixtes, peuvent être également nécessaires pour une meilleure compréhension des préoccupations et enjeux propres à la catégorie à laquelle on appartient et pour mettre des mots sur l’oppression commune vécue, car ce qui ne se dit pas n’existe pas dans la conception des gens. Pour certains et certaines, ce choix politique caractérise le repli sur soi compris comme une ghettoïsation et un danger communautariste créant des tensions sociales. Mais il faut remettre en contexte, surtout car on parle ici de groupes discriminés. Le communautarisme peut, en réalité, être essentiel, car il permet aux lesbiennes de redéfinir les problématiques les touchant, leurs revendications, et ce, d’abord, entre elles. Cela permet donc une conscience collective et une visibilité de leur vécu. Il est ensuite possible de pousser des revendications concertées depuis l’intérieur ou l’extérieur de groupes mixtes.

Il faut comprendre le possible besoin de non-mixité (hétérosexuelles|lesbiennes et gays|lesbiennes) et donc se demander si la mixité imposée empêche une réelle visibilité des lesbiennes et l’émergence de revendications spécifiques. Si oui, une base à envisager pour que les lesbiennes redéfinissent leurs revendications dans les meilleures conditions est qu’elles le fassent dans un premier temps dans un cadre non-mixte si elles le désirent. C’est une possibilité qu’il ne faut pas avoir peur d’envisager car il peut en résulter des conditions permettant aux lesbiennes de se réapproprier. Il faut faire taire les opposant·e·s qualifiant les initiatives de sectaires car la non-mixité n’est en rien incompatible avec d’autres actions en mixité. La mixité, elle, doit être choisie et effective, et donc ne peut être qu’oppressante s’il elle ne s’accompagne pas de l’égalité et de la représentativité. Cette mixité-là ne va pas de soi, il faut y travailler, ensemble.

Se réapproprier

Je ne peux aborder la réappropriation sans parler d’empowerment.

« [L’empowerment met en jeu] la participation, la compétence, l’estime de soi et la conscience critique (conscience individuelle, collective, sociale et politique). Lorsque ces quatre composantes sont en interaction, un processus d’empowerment est alors enclenché. Ce processus proactif est centré sur les forces, les droits et les habiletés des individu•e•s et de la communauté, plutôt que sur les déficits et les besoins. » (4)

Pour reprendre les mots du Manifeste Lesbien (3), qui fait référence à différents travaux, la notion d’empowerment englobe l’idée d’une réappropriation de son pouvoir par l’individu•e qui a des conséquences à l’échelle du groupe et à l’échelle individuelle. L’individu•e accroît ses habiletés, favorisant l’estime de soi, la confiance en soi, l’initiative et le contrôle et donne un sentiment de compétence personnelle, de prise de conscience et de motivation à l’action sociale. À l’échelle d’un groupe, ou d’une communauté, l’empowerment crée une synergie où les personnes sont interreliées et où la collaboration est encouragée. L’empowerment est primordial car il apporte un sentiment de grand contrôle sur sa vie où l’expérience individuelle suit les membres actif·ve·s dans un groupe ou une organisation.

Les individu·e·s discriminé·e·s sont isolé·e·s. Très souvent, le communautarisme est montré du doigt mais il en va de la survie des individu·e·s qui composent ces groupes discriminés. Le communautarisme qualifie les revendications culturelles ou politiques de groupes minorisés. Une communauté solidaire pour sortir de l’isolement dans un environnement aux traits majoritaires. L’empowerment et le communautarisme sont directement liés. Si l’estime de soi est mise à mal par les discriminations et que celles-ci façonnent les individu·e·s dès leur plus jeune âge, alors l’empowerment s’avère être essentiel pour permettre aux groupes opprimés de reprendre le contrôle sur leur vie et de revendiquer des droits.

L’invisibilité des lesbiennes dans les groupes ou communautés mixtes tend à confirmer que les groupes ou espaces sociaux, où les lesbiennes peuvent se réapproprier leur pouvoir, sont peu nombreux, ce qui réduit les possibilités pour les lesbiennes de se rassembler, de discuter, de mettre des mots sur l’oppression et de développer ainsi une reprise de pouvoir sur elles-mêmes. La mise en place d’outils comme les ateliers, les espaces de discussion, les évènements de socialisation etc., doit être utilisée au maximum par les lesbiennes car ces ressources permettent cet empowerment, une réflexion collective et une mise en place de stratégies pour les luttes à venir.

Ce qui empêche les lesbiennes de renforcer le développement d’une communauté est en partie dû à la manière dont elles se réapproprient leur pouvoir et réinvestissent l’espace public et les zones de décision ainsi que les possibilités (ou l’absence de possibilités) qu’elles ont de le faire.

Mixer en position active

On peut se réjouir de certains résultats acquis avec les alliés traditionnels, en particulier les mouvements féministes et gays. Mais on ne peut que, à un moment ou à un autre, voire tout le temps, se poser la question de l’invisibilité des lesbiennes. Selon Patricia Curzi d’ILGA, et pour reprendre ses mots (7), dans un monde associatif majoritairement représenté par les gays, « cette question, quand elle ne laisse pas indifférente ces derniers, débouche soit sur une tentative d’explication déresponsabilisante du style « Elles préfèrent rester chez elles (entre elles ou à la maison), soit une réaction en apparence bienveillante : « Comment les attirer dans notre mouvement ?»». Bien souvent donc, on s’interroge sur le comment avant le pourquoi. « Rare sont les gays qui mettent en cause l’invisibilisation des lesbiennes au sein leurs mouvements, et dans la société en générale. » Elle ajoute que la plupart des gays ignorent tout des luttes féministe et lesbiennes et ne savent pas ce qu’ils leur doivent, n’ont pas conscience des leurs privilèges des classe de « mâles blancs » et ne sont pas ouverts au partage avec des lesbiennes qu’ils ne comprennent pas.

La question qui se pose est donc moins celle de l’absence des lesbiennes mais de leur visibilité. Mathilde a expliqué les possibles raisons de leur invisibilité. A côté du fait que les coming out sont moins nombreux et les parcours hétérosexuels plus fréquents étant donné la pression sociale plus élevée sur les lesbiennes que sur les gays, il y a bien sûr le fait qu’elles aient du mal à se faire entendre et voir dans les groupes mixtes. Certaines s’attendent à ce qu’une place leur soit faite autour de la table, ce qui n’est souvent pas le cas, et toutes n’ont pas la hargne, l’enthousiasme, le courage, l’énergie supplémentaire nécessaire pour se créer un espace. Etre visible demande beaucoup d’énergie, vraiment, pour tout individu·e d’un groupe minorisé. La question de la réelle lisibilité des revendications lesbiennes ne peut donc pas être simplement expliquée par leur absence, comme certains veulent le croire, et ensuite évacuée. On constate que peu de lesbiennes sont présentes dans les instances décisionnelles des groupes et associations gaies|LGBT/QI qui utilisent le lobbying politique pour faire pression et pousser au changement. Et lorsqu’elles y sont, les questions spécifiquement lesbiennes intéressent peu. Il faut que les groupes voulant être ou se disant mixtes se demandent pourquoi et se remettent en question. Pourquoi et comment en arrive-t-on là ? Cela ne peut que venir de mécanismes profonds et non de réponses toutes faites.

De plus, il n’y a pas beaucoup de gays féministes. Il y a aussi ceux qui se disent féministes mais dont les paroles ne se traduisent pas dans les actes. En fait, beaucoup de gays n’ont aucune sensibilité à l’égard du féminisme. La jeune génération peut parfois être sensibilisée via le queer, développé entre autres par les lesbiennes, mais cela est loin d’être la règle. Laisser la place à la personne de l’autre/des autres genre/s, ne pas parler à sa place, ni lui couper pas la parole… Il y a parfois une solide marge entre les discours et les actes.

(Se) Faire place

Si un groupe entièrement ou très majoritairement masculin s’ouvre à des lesbiennes, les membres devraient clairement savoir « pourquoi » ils veulent coopérer et « comment » ils s’efforcent de leur faire une place (8). Ils doivent rendre la coopération qu’ils recherchent intéressante. Ils devraient réfléchir à ce qu’ils peuvent offrir aux lesbiennes, et non qu’à ce qu’ils pourraient gagner à intégrer des lesbiennes au groupe. De même, ces lesbiennes doivent savoir que bien sûr plus de pouvoir signifie en général plus de responsabilités et plus de travail mais également qu’il est probable qu’elles doivent fournir une énergie supplémentaire pour faire leur place, à leur manière, au-delà de ce qu’on voudra bien leur donner, et que cela ne sera pas toujours bien perçu.

Pour une équité dans le pouvoir, il ne suffit pas d’avoir une lesbienne à un poste bien placé. Des lesbiennes compétentes, il y en a, mais la question est de les attirer dans la sphère du travail associatif holebi|LGBT/QI. Il faut qu’il y ait au préalable une conscience de la spécificité des difficultés que rencontrent les lesbiennes dans les groupes mixtes. Dans la publication d’ILGA « Lesbiennes en Mouvements : Alliances et Ruptures » (8), on retrouve des conseils de Mia Hilscher, militante autrichienne. Ces conseils, destinés aux lesbiennes nouvelles venues dans une organisation majoritairement masculine, ont plus de vingt-ans et sont toujours d’actualité. En les mettant en perspective avec mon expérience et celles d’autres, j’en retire une série de pistes pratiques qui vont suivre pour bien démarrer ou améliorer ses conditions. Il ne faut pas adopter aveuglément, se plier aux méthodes et normes masculines. Il est important d’être soi-même, de prendre son temps et de garder son style, ce qui n’est pas toujours évident dans un environnement et la société en général où la norme est la manière de faire masculine. Il faut se demander s’il s’agit de s’adapter, d’évoluer en fonction de situations déterminées ou s’il s’agit d’une pression générale vers une manière de faire normale, donc masculine. Il faut être efficace, donc préparée, et faire comprendre qu’on est sure de soi. Il faut aussi adapter sa présentation de sorte que les hommes comprennent, n’étant pas forcément introduits aux sujets que vous abordez. Veuillez à ne pas attribuer de caractéristiques positives ou négatives aux hommes sur une première impression. Il s’agit parfois seulement d’un mauvais choix de mot, d’ignorance pure et simple, et non de mauvaises intentions. Assurez-vous que vous comprenez leurs propos en profondeur et non seulement superficiellement. Cela dit, n’hésitez pas à relever à chaque fois et à les pousser à s’instruire. Ne permettez pas qu’on vous vole votre temps, qu’on vous vide de votre énergie, qu’on ridiculise votre préoccupation, qu’on minimise vos efforts, votre implication et vos résultats. Adoptez une attitude active et ne vous effacez pas sur des sujets importants. Ne vous limitez pas à réagir à leurs initiatives. Faites face et exprimez votre opinion, même/surtout si on ne vous la demande pas, et ne faîtes pas de compromis sur les thèmes importants. Maintenez fermement vos positions tout en faisant preuve de compréhension. Les discussions vivantes ou même des disputes ou des conflits émotionnels font partie du jeu. Tant que tout le monde saisit les raisons de la querelle, elle peut se révéler productive. Ne mettez en cause leurs avis que si vous y voyez une raison. Par contre, n’hésitez pas à questionner leur arrogance s’il y a. Refusez d’être au second plan, un membre de seconde place de l’organisation. Ne laissez pas vos interventions être diluées par leur joute rhétorique ni votre expertise rabaissées ou marginalisée. Ne devenez pas la maman ou la nounou ou la psy (pas le bon moment et/ou pas la bonne personne) et ne vous limitez pas aux rôles d’intendance. Cela représente des tâches qui ne vous incombe pas, renforce les stéréotypes de la femme qui assume ces rôles par amour car c’est sa nature « femelle » et, surtout, ça vous prend l’énergie que vous comptiez utiliser pour des objectifs et missions au sein de l’organisation. Il faut faire sa place dans l’esprit de la promotion d’une réelle démocratie dans l’organisation.

Il faut beaucoup de choses en fin de compte. Toutes ces choses représentent une énergie supplémentaire que lesbiennes doivent consacrer. Etre visible demande beaucoup d’énergie. Les groupes mixtes doivent en prendre conscience et aussi y mettre du leur pour faciliter la tâche. Il est également important d’avoir une discussion au sein de l’association au sujet de l’impact du féminisme dans la vie quotidienne de tous et de toutes, pas seulement des lesbiennes et des femmes. Le but est de faire comprendre aux gays que les questions et avancées féministes et lesbiennes peuvent aussi les concerner car beaucoup l’ignorent.

Je veux également faire remarquer que, pour les nouvelles venues, il peut exister une crainte de devenir la caution lesbienne et/ou féminine du groupe ou qu’une initiative soit définie mixte par leur seule présence. Il y a aussi le risque d’être réduite aux sujets jugés lesbiens ou féminins et ne pas se voir accorder de légitimité pour d’autres sujets. D’autre part, le fait de ne pas se sentir légitime pour parler au nom des lesbiennes est une conséquence supplémentaire de l’invisibilité des lesbiennes. En l’absence de lieux de concertation lesbiens d’où peuvent naître discussions, prises de conscience et revendications, lieux dont les gays disposent en plus grand nombre, il est difficile et pas évident d’endosser ce rôle.

Changements et solidarités

Les groupes lesbiens seront plus forts avec leurs alliés historiques, c’est-à-dire les groupes féministes, gays et LGBT/QI ainsi que les groupes de droits humains (8) (lutte pour l’accès à l’avortement, contre le SIDA, contre la colonisation etc.). Les lesbiennes se battent pour faire progresser leur bien-être mais aussi celui des femmes et des gays en général comme nous avons pu le voir avec Valérie. De leur côté, ces groupes bénéficieront des profondes réflexions menées par les lesbiennes. L’alliance des mouvements féministes et LGBTQI est cruciale car les lesbiennes sont le sujet de discriminations et exclusions fondées sur la multiplicité des identités : femmes et homosexuelles (d’autres identités pouvant s’ajouter). Mais lorsque ces groupes ne les incluent pas, elles doivent s’en séparer pour se concentrer sur leurs enjeux et revendications, au moins un temps, sinon elles disparaissent du champ politique. Et cela peut se faire sans surprise avec tension, désaffection, amertume, rupture, déception.

Il faut aussi donner des perspectives à la nouvelle génération de lesbiennes. Dans de nombreux cas, les plus jeunes lesbiennes (en âge et/ou coming out), mais pas que, ne connaissent pas leur histoire, et ce même au sein des organisations. Peut-être que les générations précédentes ont eu des difficultés à transmettre leurs expériences, que les organisations LGBT et féministes ne les ont pas visibilisées et n’ont pas valorisé leurs implications, voire les ignorent carrément, et que les jeunes générations ont eu du mal à se faire leur place dans les mouvements lesbiens, ou simplement les trouver. Connaître sa propre histoire et se l’approprier peut avoir un effet d’empowerment considérable, d’autant plus que de nombreuses lesbiennes ne réalisent pas l’impact qu’ont eu leurs aînées dans les arts, la politique ou la société civile. Le partage d’expériences et de connaissances est une façon de développer les compétences. Prendre conscience de cet aboutissement constitue une étape cruciale. Le partage d’expérience et de connaissances et la prise de conscience de cet aboutissement sont porteur d’une impulsion positive et vise à consolider l’avenir du mouvement lesbien (8).

Ce partage est très important également car il change la perception négative et le cliché qui voudrait que les lesbiennes ne sont capables que de travailler avec des lesbiennes et ne veulent pas se battre pour d’autres causes. Il en est tout autre, leur histoire nous le prouve mais reste méconnue et invisibilisée, et elles doivent encore être reconnues pour leurs apports dans les mouvements où elles se sont impliquées. Il faut que la solidarité aille dans les deux sens. La solidarité c’est aussi aller au-delà de ce qui ne nous concerne pas directement. C’est peut-être là qu’est l’enjeu de la solidarité. Une solidarité qui ne concerne pas que les oppressions communes dont on est victime, mais la démarche d’aller à la rencontre de l’autre et de marcher à ses côtés.

Je voudrais ajouter qu’il est important de ne pas se limiter à la lutte pour l’ »égalité des droits ». Les lesbiennes restent en proie à l’hétéropatriarcat malgré l’obtention du mariage et de l’adoption par exemple pour les couples homos qui a, entre autres, pour résultat de les normaliser mais pas tellement d’affaiblir les normes et mécanismes sources d’oppressions, discriminations et privilèges. Le lesbianisme et le féminisme ont régulièrement été mis sous cloche à coups de politiques d’égalité qui souvent ont des résultats limités sur l’amélioration de la situation des femmes et des lesbiennes. Aller au-delà du sujet de l’égalité des droits pour changer la société en profondeur, ces changements ayant également pour conséquence un pas supplémentaire vers l’égalité. Faut-il encore rappeler que le sexisme engendre l’homophobie ? Il faut que le mouvement LGBTQI soit vraiment un mouvement de libération et d’émancipation. Il faut qu’il s’en donne les moyens. Questionner et lutter pour faire changer un système patriarcal hétérosexuel binaire, ce qu’on fait et font nombre de lesbiennes, car c’est lui qui fait des LGBTQI, et donc également des lesbiennes, des sous-êtres humains, des sous-sujets, voire des non-sujets.

Pauline B. Lomami

Références

1. Delphy, C. (2008). La non-mixité : une nécessité politique. Les Mots Sont Importants http://lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite

2. Équipe Simone, conceptualisation et communication de la recherche/femmes, université Toulouse-Le Mirail (2005). La visibilité lesbienne en France : it’s a long way… http://www.bagdam.org/articles/texte%20bb.html

3. Londeix, P. (2008). Le Manifeste Lesbien. L’ALTIPLANO. http://www.laltiplano.fr/le-manifeste-lesbien.pdf

4. Longpré, C., Forté, D., O’Doherty, C., Vissandjée, B. (1998). Projet d’empowerment des femmes. Conception, application et évaluation de l’empowerment (phase 1). Centre d’excellence pour la santé des femmes – Consortium Université de Montréal. http://www.cewh-cesf.ca/PDF/cesaf/projet-empowerment.pdf

5. TÊTU (2012). Belgique: battue et violée par son père parce qu’elle était lesbienne. http://tetu.yagg.com/2012/05/04/belgique-battue-et-violee-par-son-pere-parce-quelle-etait-lesbienne/

6. Le rapport de Nation Unies relatif à la torture et autres peines et traitement cruels, inhumains ou dégradants. Document officiel : http://www.ohchr.org/Documents/HRBodies/HRCouncil/RegularSession/Session22/A.HRC.22.53_English.pdf – Articles: Moody Guy http://moodyguy.net/trans-issues/lonu-qualifie-de-torture-les-traitements-intrusifs-obligatoires-pour-la-reconnaissance-legale-du-genre-des-trans, Genres Pluriels http://www.genrespluriels.be/SRS-requirement-equals-torture.html et Transgender Europe http://www.tgeu.org/node/389

7. Pinxteren, T. (2009). Lesbiennes et gays : une alliance de raison. Chronique féministe n°103-104

8. Curzi, P. (coord.) (2010). Mouvements lesbiens : Ruptures et alliances. Projet Femmes d’ILGA. http://ilga.org/ilga/static/uploads/files/2010/3/11/Brochure%20ILGA,%20final.pdf

9. Articles d’Arc-en-Ciel Wallonie faisant référence au meurtre homophobe d’Ihsane Jarfi. http://arcenciel-wallonie.be/web/acw/component/search/?searchword=jarfi&ordering=&searchphrase=all

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