Après le financement et l’institutionnalisation : empowerment, autodétermination et solidarité ?

Lettre ouverte à l’adresse des membres des CHEFF, fédération étudiante LGBTQI, puis adaptée ici.

 

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J’ai fini par démissionner le 28 juin, quelques jours avant la fin de mon mandat. Chose qui n’a jamais été rendue publique par les CHEFF.

 

Paris, le 28 juin 2014

Bonjour, 

Je vous annonce ma démission de mon poste de présidente et administratrice des CHEFF. Malgré le travail accompli et l’implication profonde, il ne m’est tout simplement pas possible de poursuivre mon mandat jusqu’au bout, même s’il ne reste que peu de temps, suite aux constats répétés de situations, considérations, actes, discours, et l’attention qui leur est donnée, qui me semblent intolérables et alarmants tout comme la négligence, la méconnaissance et le désintérêt pour des sujets et préoccupations primordiaux. J’ai fait ce qui m’était possible et supportable pour alerter les responsables, me poussant au-delà de mes limites, avec les marques que cela laisse. Je me suis déjà exprimée sur les raisons qui m’amènent à cette démission à l’oral et dans des textes. La démission me semble être en ce moment le dernier acte à ma disposition pour moi-même en tant que fondatrice, militante, meuf queer pan et personne tout simplement, et pour l’organisation en tant que signal d’alarme non négligeable.

Sincèrement,

 

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Je n’ai jamais reçu de réponse à la lettre ouverte qui suit, et en fait il semble que la réponse soit simplement négative au vu du chemin pris par les responsables et personnes influentes. Cette lettre a été écrite en mode très politiquement correct, dans une optique très  optimiste et avec énormément de retenue.  Chose que je ne suis plus obligée de m’imposer aujourd’hui.

 

Flénu, dimanche 4 mai 2014
Au lendemain de l’assemblée générale des CHEFF

 

 

Next ?

 

“Tell them about how you’re never really a whole person if you remain silent, because there’s always that one little piece inside you that wants to be spoken out, and if you keep ignoring it, it gets madder and madder and hotter and hotter, and if you don’t speak it out one day it will just up and punch you in the mouth from the inside.”

― La fille d’Audre Lorde à sa mère. « The Transformation of Silence into Language and Action » dans « Sister Outsider : Essays and Speeches » de Audre Lorde

Je vais m’adresser à l’ensemble de nos membres parce que j’estime que c’est d’abord pour elles, eux, euxlles que je suis ici.  Je m’adresse à vous parce que vous ne vous rendez peut-être pas compte à quel point le CHEFF existent par et pour vous. Parce que vous ne savez peut-être pas l’influence que vous pouvez porter en exprimant vos expériences, intérêts et préoccupation et en désignant les personnes qui se retrouvent à la table des organes décisionnels. Je m’adresse également et énormément au conseil d’administration qui est inclus dans l’ensemble des membres. Mon propos va probablement dégouliner le queer, l’intersectionnalité (0), le féminisme, et ce n’est pas faux, mais il émane grandement de mon expérience aux CHEFF et là où ils m’ont portée. Le propos n’est pas toujours bien ordonné mais il est réfléchi. Je m’adresse aux membres parce que c’est en conversant avec eux et elles que j’ai appris le plus de cette organisation. Et je m’adresse à vous maintenant parce que ma route avec les CHEFF va s’arrêter. La majeure partie de ce qui sera dit ici est en rapport avec les organes et moments de décision (conseil d’administration, assemblée générale, ateliers…) (Je m’excuse d’avance pour les fautes etc. etc. sorry)

Les CHEFF ne sont pas une organisation de jeunesse comme les autres, d’ailleurs, les organisations de jeunesse sont très différentes les unes des autres. Nous existons en réponse à un système inégalitaire. Reconnaître le travail des CHEFF c’est reconnaître l’existence d’un tel système. Formuler des exigences envers une socio-politico-culture qui nous nie est un geste plutôt radical dans une institution. Ça identifie les frontières du conventionnel, marque les lignes de lutte. Pour suivre Jeffrey Weeks, on peut dans un sens voir la transgression et la citoyenneté comme les facettes d’un même moment  du challenge.  Là où il me semble qu’il faut faire très très attention, est de ne pas demander un simple élargissement des normes qui soit suffisant pour nous englober. Non. Déplacer les marges n’est pas l’objectif à viser. Se réjouir d’un glissement des marges et un moyen de renforcer les normes oppressives.  Cette démarche ne fera que renforcer la marginalisation des plus discriminé·e·s et minorisé·e·s d’entre nous. Cela ne profiterait qu’aux plus « normaux·ales » d’entre nous, et le normal se réfère aux attributs de la majorité. Il y a bien une majorité et des minorités également au sein des CHEFF. Nous devons analyser, déconstruire ces normes et démontrer leur non pertinence car lorsque nous demandons à être pleinement inclus·es dans la société, nous ne demandons pas la charité mais exigeons ce à quoi nous avons droit. Nous nous trouvons donc dans une position où nous devons nous séparer du groupe afin de visibiliser nos expériences et viser leur inclusion. Séparation et inclusion sont indissociables de la politique que j’envisageais pour les CHEFF.

Si le secteur de la Jeunesse demande aux CHEFF de produire des citoyen·ne·s responsables, actifs, critiques et solidaires, je pense qu’il n’est pas le seul. C’est une exigence que je formule aussi.  Nous devons être responsables des engagements que nous prenons envers nos membres et envers nous-mêmes. Nous devons être actif·ve·s sur tous les terrains où les jeunes des minorités sexuelles sont exposés. Nous devons être constamment dans une réflexion critique sur nos actions, nos alliances, nos relations ainsi que les récupérations et instrumentalisations. Quant à la solidarité, elle doit être assurée parmi les membres tout d’abord. Nous ne sommes pas à égalité, certains et certaines sont plus affecté·e·s que d’autres. Il est hors de question de laisser des personnes sur la touche. Il faut donc que les CHEFF développent et deviennent un outil de critique et de déconstruction afin d’encourager et soutenir l’empowerment et l’autodétermination de cette structure, de ces membres et de son public. Le but des CHEFF ne doit pas être de parler à la place de mais visibiliser les voix de. Ce sont des choses très différentes.

Nous devons revendiquer le droit à l’autodétermination, que ce soit au niveau collectif mais aussi au niveau individuel. Respecter l’identité et les choix de chacun·e, reconnaître et empêcher la dévalorisation de son expérience, c’est lui donner une place dans la collectivité. Porter et visibiliser des revendications, produire des savoirs et savoir-faire à partir de nos positions subjectives parce que  personne ne peut le faire à notre place. C’est aussi pour ça que nous nous regroupons, parce que nous pouvons être concerné·e·s par les discriminations et exclusions, nous pouvons les pointer du doigt. Nous avons l’image d’un groupe non mixte car géré par des personnes issues de minorités sexuelles, mais nous sommes également mixtes en notre sein de par le L-G-B-T-Q-I. Pour autant, la mixité seule ne suffit pas pour rétablir l’équilibre et garantir l’égalité. De nombreux mécanismes de domination perdurent au sein même des milieux mixtes, « malgré la mixité, voire parfois grâce à elle », pour reprendre Christine Delphy (1). Le but est donc de nous serrer les coudes pour qu’on développe ensemble des stratégies et outils afin de nous réapproprier les espaces-temps dont nous sommes susceptibles d’être exclu·e·s ainsi que faire en sorte que le doute ne soit plus de mise pour les prochaines générations. Et qui dit réappropriation dit empowerment.

« [L’empowerment met en jeu] la participation, la compétence, l’estime de soi et la conscience critique (conscience individuelle, collective, sociale et politique). Lorsque ces quatre composantes sont en interaction, un processus d’empowerment est alors enclenché. Ce processus proactif est centré sur les forces, les droits et les habiletés des individu·e·s et de la communauté […]. » (2)

Selon le Manifeste Lesbien (3), la notion d’empowerment englobe l’idée d’une réappropriation de son pouvoir par l’individu·e qui accroît ses habiletés, favorisant l’estime de soi, la confiance en soi, l’initiative et le contrôle et donne un sentiment de compétence personnelle, de prise de conscience et de motivation à l’action sociale. À l’échelle d’un groupe, ou d’une communauté, l’empowerment crée une synergie où les personnes sont interreliées et où la collaboration est encouragée. L’empowerment est primordial car il apporte un sentiment de grand contrôle sur sa vie où l’expérience individuelle suit les membres dans tous les aspects de leur vie. Il me semble que cela correspond totalement aux objectifs que nous poursuivons. Les individu·e·s discriminé·e·s sont très souvent isolé·e·s. Si l’estime de soi est mise à mal par les discriminations (qu’elles soient discursives ou matérielles, encore que ces deux notions se génèrent l’une l’autre et ne s’excluent pas l’une l’autre) et que celles-ci façonnent les individu·e·s dès leur plus jeune âge, alors l’empowerment s’avère être essentiel. Et cet empowerment nous devons le développer au sein de nos cercles, projets, initiatives, discours.

Alors, si je vous parle de mixité et non-mixité, séparation et inclusion, de communauté et collectivité, ce n’est pas un hasard. Je me rappelle cette inspection à notre siège social où le méchant mot « communautarisme » est sorti et s’est posé comme un problème. Pour faire court, l’inspecteur voulait savoir si on était des communautaristes qui ne voulaient que rester entre eux et elles, produisant ainsi une horrible ghettoïsation. Il voulait s’assurer que nous faisions la place aux hétérosexuel·le·s cisgenres. Nous étions en pleine inspection pour notre agrément en tant qu’organisation de jeunesse. J’avoue que j’étais trop en mode hallucination totale pour répondre, et cela valait sûrement mieux que je ne réponde pas. C’est Joey qui s’en est chargé en disant qu’on était ouvert à tout le monde. D’ailleurs, il  y avait des hétérosexuel·le·s cisgenres dans le CHEN à l’époque, ils ont servi de caution pour rassurer ce monsieur (oui, c’est notamment de toi dont je parle Anaïs). Un renversement de situation totalement improbable et surréaliste. Nous ne sommes pas sectaires, nous avons besoin de nous retrouver pour faire entendre notre voix, visibiliser nos intérêts et productions, les discriminations que nous rencontrons parce que ça ne fonctionne pas quand nous sommes isolé·e·s. Cette démarche était perçue comme une menace. Que peuvent bien faire ces gens entre eux et elles… ? Et bien oui, nous avons parfois besoin d’espaces-temps à nous, construits à l’intérieur ou à l’extérieur des groupes mixtes pour développer une meilleure compréhension des préoccupations et enjeux propres aux « catégories » auxquelles nous appartenons et pour mettre des mots sur les expériences vécues, car ce qui ne se dit pas n’existe pas dans la conception des gens. Pour certains et certaines, ce choix politique caractérise le repli sur soi compris comme une ghettoïsation et un danger communautariste créant des tensions sociales. Mais il faut remettre en contexte, surtout car on parle ici de groupes minorisé sujets à des discriminations. En réalité, nous regrouper s’avère être essentiel, car il nous permet de redéfinir les problématiques qui nous touchent, nos revendications, et ce, d’abord, entre nous. Cela permet donc une conscience collective et une visibilité du vécu. Il est ensuite possible de pousser des revendications concertées depuis l’intérieur ou l’extérieur de groupes mixtes. C’est le but de cette démarche.

En d’autres termes, ensemble si possible, séparé·e·s si nécessaire afin de revenir ensemble sous de nouvelles modalités.

Vouloir l’inclusion ou prétendre que la porte est ouverte n’est pas suffisant pour se revendiquer inclusif. L’inclusion doit être effective à tous les niveaux, dans les discours et dans les actes. Il faut créer et assurer des conditions qui permettent une réelle représentation et visibilité pour que la mixité et l’inclusion soient effectives. Ceci soulève donc la question de la diversité proclamée, qu’elle soit en termes de représentativité dans les lieux et processus de décision, ou en termes symboliques au sein du langage employé. Actes et discours se renforcent ou se contredisent. Il s’agit donc davantage de réfléchir à des stratégies politiques (je ne parle pas de politique au sens le plus connu mais bien de politique militante) et de se demander si à un moment donné, des stratégies spécifiques ne doivent pas être menées pour nous permettre de nous imposer. Aux CHEFF, on a choisi de se regrouper pour influencer un rapport de force et créer une plateforme safe qui portera des voix de jeunes issu·e·s de minorités sexuelles. Nous nous regroupons pour développer des actions qui permettront à d’autres jeunes et à nous-mêmes de nous sentir à notre place dans les groupes mixtes.

Je quitte les CHEFF. Mon mandat se termine le 30 juin et, comme prévu, je ne le prolonge pas. Le plan était de lancer le projet et d’y rester tant que la stabilité de la structure ne serait pas assurée. Je pense qu’on y est. Cela a pris beaucoup de temps, d’énergie, ça m’a obligé à faire de nombreuses concessions en termes d’énergie, temps, ressources financières, relations familiales et amicales. Mais également des concessions au point de vue militantisme, certaines que je regrette personnellement.  Cette procédure « jeunesse » était loin d’être facile faire, ni à vivre. Elle nous a poussé à correspondre à la jeunesse des décrets, à rentrer dans le moule. Ça cadre un projet, avec les avantages et les inconvénients que cela comporte. Parfois jusqu’à se demander si c’est vraiment fait pour les jeunes, et si oui, quel type de jeunes. Cette procédure nous a imposé une priorisation qui n’a plus lieu d’être désormais. Nous avons beaucoup donné pour que cette structure puisse exister, être soutenue, être reconnue. Il est temps qu’elles nous servent et nous appartiennent pleinement. Qu’elles servent les jeunes LGBTQI. Et j’insiste. L-G-B-T-Q-I. La question de la stabilité financière n’est plus prioritaire. En tant que minorisée dans un groupe minorisé, il me tient particulièrement à cœur de rappeler la base de mon engagement mais aussi celui que les CHEFF ont décidé de prendre tel stipulé dans les statuts. Et il faut que ça se fasse vite. Oui vite. Parce qu’on ne peut pas continuer de demander aux mêmes personnes (minorisées) de prendre sur elles pendant qu’on réfléchit, évite ou reporte le sujet. On ne peut pas non plus demander aux mêmes personnes de soit servir de caution ou d’outil pédagogique. Ce n’est pas tenable à long terme. Je sais personnellement que ça ne l’est pas. Maintenant que nous avons la stabilité, nous devons définir une fois pour tout le contenu des lignes et principes directeurs des CHEFF afin de construire durablement un projet solide et innovant qui répondent à nos besoins, à tou·te·s.

Comme le rappelait Vincent Palliez à notre colloque samedi 26 avril, ou bien sûr Rostom Mesli avant lui, il ne faudrait pas oublier qu’une seule chose rassemble les minorités sexuelles : le fait d’appartenir à une minorité sexuelle.

« Du reste, nous avons affaire à des individus tout à fait différents les uns des autres, tant d’un point de vue personnel que politique. Ceci n’est pas propre aux minorités sexuelles, c’est finalement le cas de toute identité, elle fédère – du moins dans un premier temps – des individus autour d’un critère unique, mis en exergue de par sa constitution en vecteur d’oppression. » (4)

Ce n’est pas parce qu’on est gay que l’on ne peut pas être sexiste ou raciste ou classiste par exemple. Et cela se complexifie car les CHEFF sont censés soutenir plus d’une minorité sexuelle. L-G-B-T-Q-I. Les violences intra-minoritaires peuvent aussi avoir lieu. La transphobie, la lesbophobie, la biphobie etc. Nous ne sommes pas un groupe homogène. De multiples systèmes créent des inégalités entre nous. Le challenge ici est de ne pas reproduire ce que nous dénonçons pour nous-mêmes, d’étendre les droits et la visibilité à tou·te·s. C’est une position politique. Et j’espère que c’est celle que les CHEFF poursuivront : empowerment, autodétermination, solidarité. Cette diversité se retrouve dans la variété des approches politiques que l’on trouve au sein de la militance. Militer, c’est participer à un mouvement social, c’est s’inscrire dans la société civile. A nous de définir notre approche, la manière dont nous souhaitons atteindre nos objectifs et réaliser nos missions. Je pense profondément qu’il faut combiner deux approches, c’est-à-dire apporter la dimension « minorités sexuelles » au sein du secteur de la Jeunesse mais aussi et surtout dans un premier temps développer notre structure en tant qu’actrices de la militance LGBTQI et développer des liens avec les autres acteurs et actrices de ce paysage militant avec notre position « jeunesse ».

J’espère que les CHEFF continueront à s’ouvrir au monde militant et associatif LGBTQI et à s’emparer de ce qui peux nous être transmis, et même creuser plus loin, pour bénéficier des expériences diverses et éviter de reproduire les erreurs. Un grand travail interne doit être effectué afin de pouvoir par la suite porter de façon optimale, inclusive, ferme et militante une voix plurielle, c’est-à-dire « jeunesse » au sein du paysage LGBTQI et « LGBTQI » au sein du paysage jeunesse. Mais je pense cependant que les CHEFF, notamment par l’histoire de ces cercles qui la précède largement, ne sont pas une organisation de jeunesse à coloration LGBTQI. Les CHEFF sont une organisation LGBTQI qui prend sa place dans le secteur de la jeunesse. Nous sommes issu·e·s d’un mouvement social qui doit garder toute sa place. Si nous sommes ici, si nous nous mobilisons pour le respect de nos droits, expériences et subjectivités dans notre position minoritaire par notre orientation sexuelle, identité de genre, expression de genre, c’est parce que ces derniers sont politiques dans notre société. Ma culture féministe m’oblige à vous dire que le privé est politique. Le placard est politique. En sortir c’est politique. Nos revendications n’ont pas besoin de porter une couleur pour être politique. La militance est politique. Nous devons avoir NOTRE politique. Du coup, j’ai envie de citer Gayle Rubin :

« Ce qui m’intéresse, ce sont les mécanismes qui permettent que des groupes vivent moins bien pour que d’autres vivent mieux, ce sont les institutions qui perpétuent ces inégalités systématiques, etc. Le débat n’est pas « politique contre non politique », mais « comment penser la politique sexuelle ? » (5)

Aujourd’hui, les CHEFF sont institutionnalisés. Et peut-être que les cercles sont aussi institutionnalisés par la même occasion. Nous entrons dans la norme. Il nous a fallu comprendre et adopter un langage, mettre des points cruciaux de côté, rentrer dans une case pour qu’on puisse nous cerner. Ca a eu pour avantage d’obtenir un soutien structurel, de voir reconnaître notre utilité publique, de voir reconnaître l’importance de notre travail et implication. Ca a aussi pour conséquence un lissage et la valorisation d’un discours mainstream au détriment de positions plus engagées et ancrées dans une logique de profond changement durable. C’était le jeu. Mais maintenant que la plateforme est là, ce sera à vous décider jusqu’où les CHEFF iront dans la critique des fondements et de toutes les expressions du sexisme, de l’hétérosexisme, du cissexisme, de la transphobie, de la lesbophobie, de la biphobie et de l’homophobie mais également de l’impératif sexuel (car les asexualités et polyamours questionnent nos normes) tout en restant vigilant aux systèmes de discrimination qui nous traversent tou·te·s et peuvent donc aussi affecter notre organisation.

L’aventure des CHEFF, c’est des hauts et des bas. J’ai eu de nombreuses occasions d’être fière des CHEFF mais également d’en avoir honte. Quelques personnes savent que j’ai failli ne pas rester à plusieurs reprises à cause de profonds désaccords mais également des propos, positions et approches qui me semblaient incompatible avec mon militantisme mais également car ils étaient violents envers des minorités de notre organisation ainsi que l’absence de réflexion critique sur l’intérêt que nous suscitons ou certaines propositions. D’ailleurs, l’idée de la démission m’a plusieurs fois traversé l’esprit, ça a commencé après avoir alerté le conseil d’administration en vain. J’avais l’impression de cautionner par ma présence. Ça a été sérieux, une lettre de sept pages adressée au conseil d’administration était prête depuis quelques temps. Cette lettre a un ton bien différent que celui que je vous adresse ici. Dans cette lettre, j’écrivais :

« Quand on te demande de dire que ce n’est pas grave, de passer à autre chose. C’est impossible. Ce qui nous arrive, ce qu’on ressent, ce qui fait qu’on est ce qu’on est, ça a une importance. Ça ne peut pas être balayé. Je refuse que moi et d’autres soyons balayé-e-s. Demander de balayer pour tourner la page, sans une forme de justice, c’est cautionner et co-signer une injustice en soi. Je ne signe pas. »

J’ai été chaque fois rattrapée, jusqu’au bout, parfois de justesse, par ce qu’on parvenait à faire en groupe. Il y a énormément de travail et d’implication, mais aussi beaucoup de bonne volonté. Enormément de bonne volonté. Chez tout le monde, sans exception. Il y a une force dans ce mouvement qui fait qu’on n’en part pas facilement en fait. Alors on essaie de réparer ou de compenser. Parce qu’on a le sentiment que si on ne le fait pas, personne ne le fera. Il faut prendre le temps, avoir la pédagogie, qu’on a plus toujours avec les années. Mais aujourd’hui je pense avoir fait mon temps et je pense qu’il est temps de transmettre ce projet et les réflexions qui y sont attachées. Le futur, ce que vous en ferez, me dira si j’ai eu raison de tenir jusqu’au bout. Les CHEFF, c’est d’abord ce que vous en faites. Faîtes-en une plateforme d’empowerment, d’autodétermination et de solidarité. Une plateforme safe. Et j’exprime tout mon soutien aux personnes qui tenteront d’amener d’autre approches, dynamiques, visibilités car je sais, pour l’avoir expérimenté au sein des CHEFF mais également dans d’autres structures militantes, que ce n’est pas évident, et que les résistances portées issues de positions majoritaires sont rudes et parfois blessantes, car il s’agit bien souvent de mettre en sourdine nos intérêts et nos droits au profit de la majorité. J’espère non seulement que l’ensemble des personnes impliquée soutiendront ou continueront à soutenir ces investissement, mais qu’elles s’y engageront également. Si j’ai demandé à la création des CHEFF que l’on soit une organisation LGBTQI, L-G-B-T-Q-I, c’était pour cet acronyme nous oblige à nous rappeler de façon continue la diversité des minorités sexuelles pour lesquelles nous disons nous investir (orientation sexuelle, identité de genre et expression de genre). Je suis obligée de constater que cela ne fonctionne pas forcément, pire, cela peut être utilisé et instrumentalisé. L’idée même que personne ne voie de problème d’un désintérêt voire d’un détournement des questions de genre loin des sujets lesBIens, trans, queers, et intersexes m’horripile au plus haut point.  Les CHEFF ne sont clairement pas à l’abri de commettre les erreurs que grand nombre de structures ont commises, et continuent à produire, avant nous. S’opposer à cette tendance, qui est très courante dans beaucoup d’organisations, est épuisant à tous les niveaux. Il faut donc une prise de conscience collective afin que l’inclusion soit vécue comme une philosophie intégrée de faire et dire et non comme une contrainte. Mais la problématique va même plus loin étant donné qu’il y a l’intérieur même CHEFF des personnes réticentes à une inclusion et une visibilité des plus minorisé·e·s d’entre nous, qui estiment sans retenue qu’il n’est pas normal que des avis soutenus que par des minorités puissent avoir une importance au sein des CHEFF.  Ce type de discours est d’autant plus inacceptable et incohérent car nous sommes déjà, au niveau de la société, un groupe de minorités.

Ce que j’essaie de vous dire ici, c’est que j’espère que les suivant·e·s n’auront jamais à ressentir ce que je ressens depuis longtemps.  En tant que meuf queer p(a)nsexuelle (ce à quoi je pourrais ajouter noire, handie… cumul des mandats), il me reste ce goût amer dû à cette impression d’avoir fait beaucoup pour les autres sans avoir vu beaucoup d’intérêts particuliers pour les personnes en situation minoritaire ou minorisée (sûrement plus en terme de visibilité et représentativité). Je parle bien sûr des TQI et toutes les thématiques de genres et sexes mais aussi d’intégrité physique, de droit de disposer de son corps, droit à l’identité et l’expression de genre, droits humains tout simplement, féminisme, transféminisme et queer etc. qui y sont attachées, mais également du développement d’initiatives pour ancrer non seulement une approche spécifique aux lesBIennes mais également une production des initiatives depuis cette position (la position gay n’est pas neutre), ce qui ne peut se faire sans conscience féministe (la lesbophobie n’est pas qu’une accumulation de sexisme et d’homophobie auxquels les lesBIennes peuvent être confrontées, il s’agit d’une combinaison particulière qui produit une discrimination et une violences propre, au-delà d’une simple superposition), et l’absence de discussion sur la bisexualité et la pansexualité qui restent des orientations sexuelles souvent invisibilisées ou présentées comme non solides ou problématiques (la biphobie est absente des réflexions et conversations) et qui pourtant apporteraient beaucoup à la réflexion, également politique, sur la construction culturelle des sexualité et les canevas qui y sont attachés, la construction de nouvelles normes homosexuelles, tout comme la construction de l’hétérosexualité. Et je rappelle encore qu’il n’y a pas d’orientations sexuelles sans sexes et genres. Il n’y a pas d’homophobie sans hétérosexisme, et donc sans sexisme. Tout cela s’inscrit dans un système à domination cishétéropatriarcale. Encore une fois, n’exiger qu’un déplacement des marges pour qu’une « majorité » d’entre nous (dont je ne fais pas partie) puisse se retrouver dans la norme, c’est renforcer les normes que nous devons démonter mais également renforcer les marges et les violences discursives et matérielles qui en résultent. Le principe n’est pas compliqué : étendre les droits, visibilités et représentations à tou·te·s. La mise en pratique, elle, semble plus laborieuse. Soit on s’en préoccupe et en fait un sujet central, soit on se dit « tant pis ».  Les CHEFF n’ont que deux ans, même si ça fait long au regard de l’énergie déployée. Le changement n’est pas un événement ponctuel.

J’espère aussi que vous comprendrez l’importance de garder un regard critique sur le monde qui nous entoure, ici et ailleurs. Il m’est important de rappeler que les mobilisations à l’international ou en lien avec l’international, je les ai développées sur base de contact et appel de personnes locales. Cette façon de faire me semble la bonne. Je pense que le « Ce que vous faîtes pour nous sans nous, vous le faîtes contre nous » doit en permanence être gardé à l’esprit (d’ailleurs, ce principe ne s’arrête pas aux relations Nord-Sud). Ne pas chercher à calmer sa frustration en faisant sa bonne action sans regard de l’impact (positif ou négatif) pour les personnes premières concernées. Il me semble également crucial d’avoir un regard global sur ce qui se joue, les différentes dynamiques de pouvoir et les différents qui se croisent. Cela signifie prendre conscience autant que possible de notre position. Nous ne sommes pas juste une organisation de jeunesse LGBTQI. Nous sommes aussi une organisation occidentale avec les systèmes que cela comprend. Cela explique également pourquoi je me suis engagée avec les CHEFF dans certaines mobilisations et celles où je me suis opposée à une implication (au moins à titre personnel). Arthur Clech nous l’expliquait lors de la plénière « horizons et politisations » du colloque que les mobilisations d’activistes et militants suite à des appels de LGBT russes avaient un impact bien plus positif qu’un discours politicien de l’Occident. De même dans différents pays d’Afrique, les dynamique et relations Nord-Sud (avec ce qu’elle véhicule d’impérialiste) doivent être adressée avant toute suggestion de mobilisation, et une fois encore, ce sont les personnes sur place qui savent bien mieux que nous comment nous pouvons les soutenir.

Encore une fois, comme n’importe quel groupe ou individu·e nous sommes traversé·e·s par les systèmes de pouvoir et d’oppression (sexisme, impérialisme, racisme, classisme etc.). Il ne faut pas les ignorer mais plutôt chercher à en diminuer l’impact au maximum, c’est-à-dire développer des conditions qui minimisent les inégalités qu’ils produisent. Cela relève donc d’une profonde réflexion sur les mécanismes et dynamiques externes et internes. Ce n’est pas un hasard par exemple si les lesbiennes sont peu nombreuses dans les organes de décision. De plus, il ne s’agit pas seulement de vouloir la diversité pour faire joli mais bien de comprendre pourquoi c’est nécessaire, ce que ça apporte mais également vous interroger sur ce que vous pouvez bien offrir. Personne ne doit servir de caution ou de couverture. Ce n’est pas également se dire qu’elles seront compétentes uniquement sur les sujets qui les concernent exclusivement. Je ne vais pas revenir là-dessus (6). Durant ce mandat, nous étions une fille cis bisexuelle, une meuf queer cis p(a)nsexuelle et quatre garçons cis gays au conseil d’administration. A partir du 1er juillet, le conseil d’administration sera élargi et il sera composé d’une fille cis bisexuelle et sept garçons cis gays (pour ne parler que de diversité en termes de genre et sexualité, ce sera le point mort niveau multiculturalité). C’est plus qu’alarmant ! Et cela transparaît dans les approches et les considérations dans les organes de décision. Qu’accomplissons-nous de la sorte ? Nous reproduisons ce qui se fait et critiquons ailleurs. Cela est aussi constatable de part la direction que prend la gestion de l’organisation. Petit à petit, elle s’approche de celle d’une autre fédération que la critique n’épargne pas, quoiqu’on en dise.

Force est de constater que l’acronyme ne suffit pas à imposer l’inclusion et la diversité. Il faut donc imaginer des dispositifs qui nous permettront de les approcher. Je décèle des dispositifs problématiques dans notre fonctionnement en ce qui concerne la formation du conseil d’administration. Pour être dans le conseil d’administration, il faut premièrement être désigné·e par son cercle, souvent après avoir été élu·e par l’assemblée générale de son cercle, ensuite déposer sa candidature à l’AG des CHEFF et être élu·e pour représenter son cercle et les CHEFF. Cette procédure nous assure une représentativité provinciale/régionale, équitable entre les cercles : 2 adminstrateurs·trices par cercle dans le conseil d’administration, un·e administrateur·trice par cercle dans le bureau. Mais au vu du prochain CA, c’est la seule satisfaction en termes de représentativité que l’on peut se permettre. Dans un système inégalitaire, il faut soutenir davantage les groupes les plus exposés aux discriminations. C’est pour cela que les CHEFF sont reconnus. C’est quelque chose qu’il faut également faire dans notre structure. Le conseil d’administration et le peu d’ateliers inter-cercle ne sont pas en mesure d’assurer une conscience inclusive continue malgré les voix qui s’élèvent. Et je ne souhaite pas voir tomber la réflexion dans le « quelle association devra se sacrifier pour avoir une fille comme administratrice déléguée afin qu’on soit réglo ? » comme j’ai pu le sentir ou il a pu m’être relaté ailleurs. La Commission F était une tentative brouillon de développer ce principe. Malgré des difficultés de mise en route, des initiatives ont émergé comme une publication en collaboration avec Magenta et Sida’sos qui a été conçue et sera publiée bientôt par exemple. Mais cela s’exprime en termes de projets mais pas en termes de pouvoir décisionnel. Une piste, qui n’est qu’une piste, serait alors que cette commission soit davantage formalisée et que des postes soit aménagé au sein du conseil d’administration et occupés par des personnes élues par l’assemblée générale afin de veiller à ce que les intérêts F soient systématiquement pris en compte par celui-ci. On pourrait développer le même dispositif pour les intérêts TQI. Ces commissions veilleraient au développement de projets et réflexions et la diffusion de ceux-ci au sein des CHEFF jusque dans les cercles sur le terrain mais aussi à l’inclusion de ces intérêts dans chaque étape de décision. Il s’agirait donc bien de ne pas leur donner la parole que lorsque ça arrange, pour les questions prioritaires de ces commissions, mais bien de leur faire une place entière comme pour les autres administrateurs·trices, au sein du CA. Il faudrait pour autant veiller à ce que tout le travail ne soit entièrement délégué. Ces commissions auraient pour but de pousser justement à l’inclusion, chose qui doit se faire avec le groupe entier. De plus, cela ne voudrait pas dire que cela décharge les CA (cercles ou CHEFF) de veiller à une diversité en leur sein. Ce n’est qu’une idée parmi d’autres, de nombreuses choses sont possibles. La mise en place prend du temps mais d’une grande urgence et le succès dépend aussi de ce que cet aménagement proposera aux personnes susceptible de s’y investir. Mais ce qui m’inquiète énormément, et me met également en colère, c’est le manque d’intérêt pour ce gros problème, c’est de voir ce sujet comme un petit point à ajouter à l’ordre du jour alors qu’il s’agit d’un problème politique et structurel majeur. Il y aura également lieu pour vous de vous interroger sur l’échec de la « mixité » (qui n’en est pas vraiment une (1)). Vous demandez en quoi elle consiste, qu’est-ce qu’elle produit, et pourquoi il est finalement devenu à ce point nécessaire de considérer la création d’espaces non-mixtes ou de moments spécifiques pour que des sujets primordiaux soient développés, imposés comme légitimes et pris en compte avec tout ce qu’ils impliquent collectivement et individuellement. Il est temps de mettre fin à cette attitude passive, distante, immobiliste.

Avant de finir, je veux donner quelques pistes qui rendront les solidarités et alliances sincères et solides, y compris au sein des CHEFF. Audre Lorde (militante noire afro-américaine, féministe, lesbienne, mère, poète…) s’est largement installée dans ma réflexion. Ce ne sont pas nos différences (diversité) qui peuvent nous diviser. C’est bien le fait de ne pas les adresser, ne pas les reconnaître et ne pas s’en emparer de façon créative qui le peut. Ne pas les valoriser. C’est quand elles sont utilisées pour justifier des inégalités. On a des différences et il est important de les reconnaître parce que d’une part elles ne sont pas un problème et d’autre part parce qu’il faut saisir que les enjeux peuvent être différents pour certain·e·s que pour d’autres. Si nous voulons un jour pouvoir donner une voix à l’ensemble des jeunes LGBTQI, il faut prendre les jeunes LGBTQI dans leur diversité et s’intéresser à la diversité de leurs expériences, contextes de vie et de lutte, de leurs attentes et besoins, de leurs perspectives et priorités. Il est également primordial que les administrateurs·trices s’intéressent à ce qui se passe dans les autres cercles, les différences de dynamiques et motivations. Je pense que beaucoup ne s’intéressent pas (suffisamment) à la diversité même que contient notre structure également en termes de politique militante et intérêts des publics locaux, ni au fond et technicités des sujets dont illes prétendent se soucier.  Répliquer un système local au niveau fédéral ne fonctionne pas. Répliquer en tous points un système pensé depuis une situation précise à l’ensemble du groupe non plus. Cela ne permet sûrement pas de répondre aux différentes attentes ni de correspondre aux différentes expériences. Ce qui divise c’est l’exclusion, pas l’inclusion. Ce qui divise, ce n’est pas nos différences, mais le fait de ne pas les adresser.

Le parcours pour entrer dans l’institution de la jeunesse peut être ressenti comme « Vous êtes bienvenu·e·s mais à nos conditions, à conditions de rester à votre place et de ne pas faire d’histoire ». Je pense que c’est un sentiment qui peut se poser fortement ou très faiblement dans toute institution. Vous devez réfléchir aux concessions que vous demandez aux autres de faire pour que vous les acceptiez. Demander de faire son travail mais ne pas aller au-delà peut être une de ces concessions. Pour la personne en face, ne pas accepter certaines concessions signifie peut-être aller au-delà, comme par exemple se créer une place, parfois différente que celle que vous aviez prévue. C’est déstabiliser une idée d’un universel. C’est être inventif·ve, créatif·ve, être ailleurs que là où on nous attend pour reprendre les mots de Vinciane Despret. Et d’une certaine façon c’est le risque d’aller au-devant des ennuis parce ça peut être reproché. C’est aussi ma culture féministe qui me pousse et vous invite à être vigilant·e·s et ne pas parler au nom d’un universel. Un nous ça se fabrique, ça se construit. Je pense qu’il y a encore du boulot de ce côté-là. Comme le rappelle Vinciane Despret :

« [P]roférer des « nous » arbitraires sans avoir essayé de comprendre comment ça se construit, ce n’est pas très intéressant, c’est même par moment très violent. »  (7)

La violence c’est déjà faite ressentir et j’ai pourtant tiré la sonnette d’alarme très tôt. Ce que je veux développer ici c’est que si les cercles et cette organisation existent, c’est aussi parce que nous ne correspondons pas à un universel qui nous est imposé. Il n’est donc pas possible de créer à autre universel car nous savons déjà que ça ne fonctionne pas. Il faut inquiéter l’universel, pas le reproduire. Il faut le contextualiser. Il faut le situer. Démontrer l’exclusion qui se cache. Il n’y a pas de position neutre ni de pure objectivité. Personne n’est capable de cela car nous sommes tou·te·s des sujets. Et je pourrais continuer sur Donna Harraway et d’autres.

Vous n’êtes pas obligé·e·s de faire ces choses, on en est jamais obligé·e·s. Mais il y a des risques et des coûts à le faire et à ne pas le faire. Cela signifie que refuser de prendre une position universelle et dépasser du cadre et de la place tout prête qu’on a voulu nous donner, ce n’est pas une chose facile et les répercussions ne sont pas toujours agréables. Se ranger à la position qu’on nous a imposée l’est aussi. Une des conséquences peut être de se voir disqualifié·e dans ce qu’on fait. Le non est coûteux. Renoncer à un universel qui fait proliférer un « nous » essentialisé, c’est coûteux. C’est renoncer à la facilité, la facilité de se vouloir majoritaire, à se vouloir dans une norme. Ça a aussi un bénéfice qui me semble précieux. Produire autre chose. Produire du neuf, de l’inventif, du créatif, qui colle à nos réalités dans leur pluralité. Nous n’avons pas à être complice et nous pouvons dire non et tirer profit de nos posions et subjectivités pour enrichir le monde. Parce que les positions minoritaires peuvent également faire comprendre beaucoup de choses à la majorité, sur elle-même. Et c’est bien sûr ça aussi qui inquiète. Bien sûr nous devons être reconnu·e·s comme participant·e·s à part en entière de la vie et production socio-politico-culturelles à tous les niveaux, que nous y jouons un rôle et avons notre place, que cela soit accepté ou non. Mais tout cela ne doit pas se faire dans une poursuite des honneurs (dont la provenance est à questionner et critiquer) ni dans une participation ou un renforcement des violences que notre société peut produire. Comme l’écrit Audre Lore, dans un autre contexte : « The master’s tools will never dismantle the master’s house. ». C’est une décision politique.

Alors lisez, rencontrez, apprenez, fouillez, questionnez, communiquez et écoutez afin de créer quelque chose de nouveau qui corresponde à la position particulière et pertinente au regard de nos réalités que veulent occuper les CHEFF. Organiser ce colloque était une tentative de susciter votre attention ainsi que celle du grand public. L’ignorance n’est pas une opinion. La cultiver est une technique défensive qui entame une destruction de la communication. Nous avons tou·te·s toujours quelque chose à apprendre des autres, sur les autres, de nous-mêmes, sur nous-mêmes. La culture de l’ignorance est la protection ultime contre le changement et la critique. Ne vous arrêtez pas à des réflexions de surface, il est essentiel de prendre le temps d’écouter et respecter la parole et l’expérience des personnes premièrement concernées par les sujet abordés. C’est une décision politique. Il faut donc construire un « nous », construire en nous. Et poser ce « nous » est un acte fort, politique et visible. Ça induit un positionnement et une vulnérabilité. Transformer le silence en langage et action est un acte d’autorévélation qui s’accompagne de vulnérabilité. Etre visible n’est pas sans danger. Mais c’est également un acte fort dont la force doit être mise au service du projet ainsi que l’empowerment des membres. Nous sommes, devons être, une fédération LGBTQI, L-G-B-T-Q-I. Cela induit donc que nous devons fédérer des « catégories ». Des catégories qui sont construites, qui ont une histoire. Des catégories plus minoritaires et minorisées que d’autres. Et je vais revenir un instant sur cette péripétie avec cet inspecteur qui nous pensait producteur de ghetto pour imager ce que j’ai pu voir à plusieurs reprises en tant que membre dans différents mouvements ou collectifs. On se rend vite compte que lorsque les catégories sont exprimées par des personnes en positions privilégiées au regard de ces catégories, dans une position majoritaire le plus souvent donc, celles-ci ne sont pas perçues comme excluantes. Elles ne seraient que descriptives. (Le terme catégorie peut sembler rude, je l’emploie pour mettre l’accent sur les facteurs qui influencent nos vécus dans tels ou tels sens. Les catégories ne sont pas nécessairement imperméables, durables, pertinentes dans tous les contextes.). Par contre, lorsque que les personnes issues des catégories minorisées se les approprient et les redéfinissent, le fait que le langage change de main, elles sont soudainement excluantes envers la majorité, et envers elles-mêmes ! Quand des groupes minorisés nomment les groupes majoritaires, leurs acte est perçu comme excluant. Lorsqu’il y a une reprise en main par les catégories qui sont discriminées dans la société, tout d’un coup, se revendiquer de ces catégories minorisées serait un acte d’exclusion. Tout d’un coup, nous serions au fond tou·te·s pareil·le·s, nous serions aux fonds que des êtres humains, égaux aux yeux de la société, pas de quoi faire de vague. Mettre le doigt sur les différences de traitement produites par les systèmes dans lesquels nous vivons serait un acte de victimisation et d’auto-exclusion. Cette façon de penser est typique d’une appartenance à une catégorie non marquée. Cette catégorie non marquée est souvent invisible pour les personnes qui s’y trouvent. C’est une conséquence directe d’une réflexion systématiquement produite au départ d’une catégorie pensée comme universelle, et qui ne se nomme pas en conséquence. Or, ces catégories existent tout le temps et sont renforcées dans les systèmes inégalitaires de notre société. Mais il est important de nommer pour saisir les mécanismes du groupe et de la société. Il est important de nommer pour saisir qu’aucun acte ou discours n’est neutre. Tout geste, toute parole est situé. Cette réflexion, comme toutes les autres, doit se faire au regard de notre rapport avec le reste de la société mais aussi au regard de nos rapports internes. Nous savons que trop souvent les réflexions et mesures dans notre société sont prises d’un point de vue hétérocentré qui n’inclut pas nos réalités. Ce qui est moins souvent dit, et je le regrette, est que ce point de vue est aussi ciscentré. En interne, beaucoup de mesures et réflexions peuvent être prises d’un point de vue cisgay-centré par exemple, avec ce que cela amène de réflexions mais aussi de lacunes, même si l’acronyme LGBTQI est souvent répété, de façon presque mécanique, sans toujours la conscience des implications qu’il porte.

En théorie, tout ce passe bien

La volonté est là, elle s’exprime par plusieurs voix, dans les statuts et dans les perspectives et plan quadriennale. Mais ça c’est en théorie. Les moyens sont également là, assurés. Ce sera à vous, avec les ressources que nous sommes efforcé à mettre à votre disposition, de rendre ce projet plus concret chaque jour. Ce sera également à vous de trouver et développer davantage de ressources si c’est nécessaire. Et en fait j’ai pas arrêté d’écrire « nous » tout au long mais, en vérité, ça va surtout être votre problème maintenant. Donc pour résumer, empowerment, autodétermination, solidarité et esprit critique. De quoi bâtir une vraie solidarité et des alliances optimales, internes et externes. C’est également une base pour qu’une approche profonde, permanente et inclusive s’installe durablement au sein des CHEFF et pour que l’acronyme ne finisse avec le temps par être réduit à un outil marketing, ce qui serait une profonde déception. Si les CHEFF décidaient de prendre une autre direction, j’espère qu’ils auront l’honnêteté de changer leur dénomination (fédération lesbigay/ie ou homosexuelle, ou gay/gaie), par respect. « LGBTQI », ce n’est pas une option. Il faut l’assumer ou s’en défaire. Et au vu des priorités, des intérêts mais également des événements et propos véhiculer au sein des CHEFF, le « TQI » ressemble plus à une récupération, instrumentalisation, outil marketing qu’à une réalité et je ne peux taire cela en tant que fondatrice, présidente, militante et meuf queer. D’autant plus que je suis la personne qui ait demandé l’inclusion du TQI dans la dénomination ne réalisant pas à l’époque que cela serait tellement problématique pour tant de personnes de concrétiser cet acronyme, de lutter pour qu’on ait les mêmes droits (y compris intégrité physique, disposition de son corps et auto-détermination… à la dignité) jusqu’à la dernière lettre. Il ne s’agit même pas de comprendre ou pas la situation de l’autre, mais d’un principe même qu’il me semblait inconcevable de rejeter. C’est également pour cela que je ne marcherai pas avec les CHEFF lors de la Belgian Pride. Je veux aussi marcher pour mes droits, ainsi que ceux des trans et des intersexes. Je ne peux pas marcher avec des personnes (y compris des personnes influentes et/ou à responsabilités) dont le cissexisme profond et affirmé n’est plus à relever, ni avec une organisation qui permet et reste immobile devant ces situations et s’en rend donc complice.

Encore une fois, dans une institution, formuler des exigences envers une socio-politico-culture qui nous nie est un geste toujours étiqueté radical. Ma crainte, vous l’aurez comprise, est que les CHEFF produisent une socio-politico-culture qui nierait ou invisibiliserait des personnes issues de minorités sexuelles. S’opposer à cela au sein des CHEFF c’est risquer de porter l’étiquette de « radicale », et si c’est bien ce à quoi elle fait référence, je la porte sans regret. S’il y a bien une chose que j’ai appris depuis ma petite enfance, et que je continue d’apprendre encore et encore, c’est que le silence ne nous protège pas. Je sais aussi que décider qu’on peut être une personne forte et utiliser cette force pour servir un projet, une vision, fait qu’on a de moins en moins peur. Et comme l’écrit Audre Lorde, nous sommes socialisé·e·s pour respecter la peur plus que notre besoin de langage. J’espère que la plateforme d’empowerment, d’autodétermination et de solidarité que peuvent être les CHEFF aidera à l’émergence de cette force dans chacun·e des membres.  Cette longue lettre ouverte, je ne l’écris pas pour casser ce dont je suis également responsable. C’est en fin de compte beaucoup d’encouragements et un partage d’une partie des longues réflexions que j’ai pu à voir en observant les CHEFF, ses membres et moi-même. C’est en fait que le début, même s’il est difficile de s’en rendre après avoirs pataugé aussi longtemps et profondément. Si je prends le temps d’écrire tout cela c’est parce que je crois en ce projet, je ne revendique aucune objectivité là-dessus. Je ne mettrais pas autant d’énergie et de volonté si ce projet ne portait pas une telle valeur. Et je ne parle pas seulement de valeur personnelle mais bien de ce qu’il peut apporter à la société et aux futures générations. Les CHEFF, c’est pas un job. Pour nous tou·te·s c’est une implication, un engagement personnel au service d’une collectivité, mais également de la société même si elle ne le réalise pas toujours. Cela mobilise en nous quelque chose de spécifique. Nous faisons ce que personne d’autre ne fait, et nous le faisons parce que personne ne le fera à notre place. Je ne peux qu’applaudir ce mouvement, cette dynamique, cet investissement qui a commencé il y a plus de 30 ans et qui prend une toute nouvelle dimension avec des défis et enjeux importants et imposants. Ne permettez pas à ce projet de devenir quelque chose de fade car il y a tellement de choses à porter sur le long terme. Je mentirais si je vous écrivais que je suis pleinement confiante, vous savez que ce n’est pas dans ma ‘nature’. Si j’ai pensé à démissionner, c’est parce que j’ai également pensé que ce n’était possible. J’ai été en colère. Parce que l’institution et le financement sont passés prioritaires, invisibilisant et/ou minimisant les jeux de pouvoir qui se tenaient au sein des CHEFF ainsi que son homogénéisation progressive mais profonde. J’ai été également déçue que l’inclusion concrète n’ait pas été comptée parmi les enjeux prioritaires, dès le départ. Que cela arrive ailleurs (et soit mon motif principal de démission) c’est une chose, on m’avait prévenue. Que cela arrive aux CHEFF et que ça n’alarme personne/peu de gens, c’est autre chose, autrement plus grave. La colère et la déception sont toujours présentes. Mais si je n’ai pas démissionné aussi c’est parce que je crois vraiment (à tort ou à raison, que je le veuille ou non) que c’est possible. Et malgré les doutes et les critiques, et bien plus,  j’en reste, pour je ne sais quelle raison, plutôt persuadée grâce à certaines personnes. Je pense que j’ai rarement été aussi optimiste, voire naïve. Et ça aussi ce n’est pas dans ma ‘nature’ comme vous le savez également. Parmi les nombreuses choses que les CHEFF ont changées en moi, il y a ce côté, rare certes, bisounours qui émerge à l’improviste de nulle part, de façon totalement improbable et surréaliste que je découvre encore à l’instant en écrivant la fin de cette lettre.  J’en reste la première étonnée et je pense avoir épuisé tout mon stock en vous écrivant, dans cette dernière tentative de vous faire passer ce message. Ça m’a aussi rendue très résistante. Mes positions sont solides, pas à prétention définitive, mais bien solides. Je suis allée retrouver ce que j’avais pu écrire pour les CHEFF auparavant. Dans l’agenda de juin 2013, on peut lire dans l’édito:

« L’égalité oui, celle des chances, des droits, des devoirs. Etre des citoyen-ne-s à part entière. L’assimilation, non. Nous sommes égaux avec nos différences. Nous ne cherchons pas la tolérance. Nous voulons être accepté-e-s pour qui nous sommes, dans notre entièreté. L’assimilation revient à tenter d’approximer un modèle qui nous est extérieur, fixé pour nous. C’est accepter qu’un modèle est plus légitime que les autres et supporter toute forme de violence qui y est associée. C’est renforcer une norme à laquelle nous ne pouvons que nous heurter. Nous ne voulons pas de l’assimilation, nous voulons l’inclusion. Banaliser la diversité, d’accord, mais par l’inclusion et non par l’effacement. […]

Nous voulons l’inclusion de tou-te-s, avec notre diversité, sans devoir nous assimiler. Il s’agit également pour nous de prendre conscience des minorisé-e-s parmi nous et de revendiquer cette diversité avec fierté. Nous ne voulons pas d’une société qui ne nous permette comme seules options l’invisibilité ou la marginalité. Car nous ne méritons pas moins d’amour, de respect ou de droits. […]

[N]os activités s’inscrivent dans une volonté affirmée d’inclusion par la solidarité. C’est le chemin que nous choisissons pour atteindre l’égalité en ne perdant rien de notre diversité. » (8)

Quand je relis ce que j’ai écrit il y a presque un an, je me rends compte que je tentais déjà de m’opposer à une tendance à une normativation. Entre temps, j’ai dû constater que ça ne serait pas aussi simple à implémenter. J’ai pas mal déchanté depuis. J’ai aussi changé. Si j’y mets encore de l’espoir, c’est peut-être la peur de l’échec de l’initiative de départ, ou bien, plus certainement, l’impossibilité de voir cette opportunité fermer ses portes à toutes une série de jeunes. Je continue à m’imaginer rajeunie à mes 18 ans pour me demander si les CHEFF auraient été pour moi, si j’y aurais trouvé ma place. Et là je sais que c’est pas encore ça. Étant donné l’énergie et les ressources que j’ai donnés aux CHEFF ces dernières années, c’est également décevant sur un plan personnel. Je peux me réjouir avec vous de ce qu’on a, mais je ne peux oublier ce qu’il n’y a pas et la douleur que ça représente. En fait, j’y ai ma place de part mon statut et ce que je fais pour les personnes majoritaires et non d’un inclusion de mon expérience dans les considérations, les préoccupations et la direction des CHEFF.

Vous pouvez faire ce que vous voulez de ce long bla bla de 13 pages (je m’épate/m’effraie moi-même). C’est peut-être à jeter. Peut-être que ça fera son chemin, même si ça peut rebuter certain·e·s à la première approche. D’autres n’y verront probablement que du vent, ou une attaque envers leur statut ou opinion alors qu’il s’agit de politique associative et militante et de profonde remise en question qui n’a que trop tardé. Quoi qu’il en soit, pour moi, il était important de vous écrire pour quitter les CHEFF sans regrets, à défaut de le faire sans déception. Si elle ne le transparaît par nécessité de communication politiquement correcte, sachez que cette lettre est ferme et qu’elle s’écrit après plus d’un an d’interrogations, de signalements sans réponse et enfin de ressenti accumulé qui s’est transformé en colère. Je suis, malheureusement, aussi soulagée de partir car il n’y a pas d’entente possible avec la grande majorité des voix dominantes qui s’expriment et agissent. C’est cette situation qui m’a épuisée, mise à bout.

Je resterai disponible au sujet de tous les projets, contacts, partenariats, références, ressources, réflexions etc. que j’ai initiés ou sur lesquels j’ai travaillé ainsi que toute l’information que j’ai pu accumuler ces dernières années.

Solidairement,

 

Pauline ‘Po’ Batamu Lomami
Co-fondatrice des CHEFF (2012)
Présidente des CHEFF (juillet 2013-juin2014)
Ancienne présidente du CHEN (septembre 2011-août 2013)

__

PS

 

« A Litany for Survival

 

For those of us who live at the shoreline

standing upon the constant edges of decision

crucial and alone

for those of us who cannot indulge

the passing dreams of choice

who love in doorways coming and going

in the hours between dawns

looking inward and outward

at once before and after

seeking a now that can breed

futures

like bread in our children’s mouths

so their dreams will not reflect

the death of ours:

 

For those of us

who were imprinted with fear

like a faint line in the center of our foreheads

learning to be afraid with our mother’s milk

for by this weapon

this illusion of some safety to be found

the heavy-footed hoped to silence us

For all of us

this instant and this triumph

We were never meant to survive.

 

And when the sun rises we are afraid

it might not remain

when the sun sets we are afraid

it might not rise in the morning

when our stomachs are full we are afraid

of indigestion

when our stomachs are empty we are afraid

we may never eat again

when we are loved we are afraid

love will vanish

when we are alone we are afraid

love will never return

and when we speak we are afraid

our words will not be heard

nor welcomed

but when we are silent

we are still afraid

So it is better to speak

remembering

we were never meant to survive. »

 

― Audre Lorde, The Black Unicorn: Poems

 

(0)   Chronik d’un Nègre Inverti. Résultats de recherche pour intersectionnalité. http://negreinverti.wordpress.com/?s=intersectionnalité

(1)    Delphy, C. (2008). La non-mixité : une nécessité politique. Les Mots Sont Importants http://lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite

(2)    Longpré, C., Forté, D., O’Doherty, C., Vissandjée, B. (1998). Projet d’empowerment des femmes. Conception, application et évaluation de l’empowerment (phase 1). Centre d’excellence pour la santé des femmes – Consortium Université de Montréal. http://www.cewh-cesf.ca/PDF/cesaf/projet-empowerment.pdf

(3)    Londeix, P. (2008). Le Manifeste Lesbien. L’ALTIPLANO. http://www.laltiplano.fr/le-manifeste-lesbien.pdf

(4)    Palliez, V.(2014). Un pied dedans, un pied dehors – Diversité des rapports à l’Etat de la militance gaie et lesbienne en Israël. CHEFF – Colloque « LGBTQI dans la recherche et la production culturelle »

(5)    Rubin, G., Mesli, R. (2012). Une conversation avec Gayle Rubin. Raisons politiques, #46, p.163

(6)    Lomami, P. (2013). Invisibilité lesbienne. https://equimauves.wordpress.com/2013/09/23/invisibilite-lesbienne

(7)    Despret, V. dans Vandalem, A.-C. (2013). Construire en nous. http://vimeo.com/82337987

(8)    Lomami, P. (2013). Editorial. CHEFF, Agenda juin 2013 – N°2. http://www.lescheff.be/?p=777

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