Dérive éditoriale

Editos de l’agenda des CHEFF, juin 2013  et juin 2014, les seuls que j’ai écrits. 
Entre les motivations et la naïveté de départ, les interrogations et tensions de la fin. Le tout dans une posture très politiquement correcte, circonstance oblige.

Des réflexions que j’emmène avec moi.

[L’édito de juin 2014 ne sera finalement jamais imprimé.]

 

Dérive éditoriale


 

Edito – Juin 2013

La fin de l’année académique approche avec son lot de festivités oppressantes. Mais nous regardons déjà en arrière pour voir le travail accompli et celui qu’il nous reste à poursuivre. Cette année aura été très riche. Des initiatives naissent, se développent et s’affirment dans une volonté d’inclusion. Inclusion de la diversité, inclusion de nouveaux campus, inclusion de thématiques. Nous voilà donc à l’aube d’un beau projet.

Parlons donc d’inclusion. Les CHEFF étaient présents à leur première Belgian Pride. Une Pride 4 Every 1. Une Belgian Pride qui était également la Macedonian Pride, en solidarité aux LGBTQI de Macédoine dont la Pride est empêchée. Une Belgian Pride sous le thème des Rainbow Families, si diverses, uniques qui méritent toutes respect et amour. Une Belgian Pride où les CHEFF se sont associés à Wel Jong Niet Hetero, nos homologues néerlandophones, pour exprimer l’union et la solidarité entre les jeunes de Belgique. Une Belgian Pride pour l’égalité par inclusion et solidarité donc. L’égalité oui, celle des chances, des droits, des devoirs. Etre des citoyen-ne-s à part entière. L’assimilation, non. Nous sommes égaux avec nos différences. Nous ne cherchons pas la tolérance. Nous voulons être accepté-e-s pour qui nous sommes, dans notre entièreté. L’assimilation revient à tenter d’approximer un modèle qui nous est extérieur, fixé pour nous. C’est accepter qu’un modèle est plus légitime que les autres et supporter toute forme de violence qui y est associée. C’est renforcer une norme à laquelle nous ne pouvons que nous heurter. Nous ne voulons pas de l’assimilation, nous voulons l’inclusion. Banaliser la diversité, d’accord, mais par l’inclusion et non par l’effacement.

Depuis 30 ans, les cercles affirment que nous pouvons être nous-mêmes, que nous soyons passe- partout ou détonnant-e-s. Ils proposent des espaces de rencontre, d’échange et de solidarité qui nous conforte dans l’idée que nous avons toute notre place dans la société. Ce sont des groupes au pouvoir d’émancipation. Des lieux de partage, d’amusement et de soutien. Des lieux d’inclusion et de diversité. Les combats pour la visibilité ont souvent pour conséquences la marginalisation et le rejet lorsqu’elle est négative ou l’assimilation et la tolérance lorsqu’elle est positive. La marginalisation et le rejet ont longtemps été le lot obligatoire des LGBTQI qui sortaient de l’invisibilité et le sont encore trop souvent. Les lois avancent, plus vite pour certain-e-s que pour d’autres. Les mentalités suivent à leur rythme, avec parfois des sursauts et des pas à reculons. Cela s’accompagne bien sûr du sentiment que cela va trop lentement car il s’agit de nos propres existences. Le chemin est encore long malgré l’énorme parcours déjà effectué. Mais notre voix ne doit pas s’éteindre en cours de marche car nous ne nous satisfaisons pas d’une tolérance. Une tolérance à être nous-mêmes si ça ne se voit pas trop. La voix des jeunes, des nouvelles générations, a toute sa place dans les débats et enjeux d’aujourd’hui. Il s’agit de notre futur et nous le construisons dès maintenant. Nous voulons l’inclusion de tou-te-s, avec notre diversité, sans devoir nous assimiler. Il s’agit également pour nous de prendre conscience des minorisé-e-s parmi nous et de revendiquer cette diversité avec fierté. Nous ne voulons pas d’une société qui ne nous permette comme seules options l’invisibilité ou la marginalité. Car nous ne méritons pas moins d’amour, de respect ou de droits.

Alors, nous rendons nos cercles visibles et faisons en sorte qu’ils soient inclus dans leur environnement, comme tout autre cercle. And we are proud ! Qu’il s’agisse de soirées, d’accueils sociaux, de débats, de groupes de travail, de jeux, de sensibilisation, de conférences, de groupes d’entre-aide, de sorties, d’activités culturelles, de papotes, de guindailles, de Pride… nos activités s’inscrivent dans une volonté affirmée d’inclusion par la solidarité. C’est le chemin que nous choisissons pour atteindre l’égalité en ne perdant rien de notre diversité.

 

Pauline « Po » Lomami, Administratrice des CHEFF et présidente du pôle namurois (CHEN)


 

Edito – Juin 2014

Interrogation écrite sur n/vous, et la normalité

 

“We cross our bridges when we come to them and burn them behind us, with nothing to show for our progress except a memory of the smell of smoke, and a presumption that once our eyes watered.”
― Tom Stoppard

C’est la dernière fois que je m’exprime en « nous » en parlant des CHEFF, mon mandat s’achève à la fin du mois et ma route avec vous en tant qu’organisation s’arrêtera là. Je vous esquisse ici quelques lignes qui sont dans la continuité de réflexions exprimées dans l’édito de juin 2013, le discours pour de la soirée de reconnaissance officielle des CHEFF (30 avril) et une longue lettre adressée aux membres au lendemain de l’Assemblée Générale (4 mai 2014). J’ai relu il y a peu le « Rapport contre la normalité », le manifeste du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) de 1971, quelques années après le célèbre mai 68. Une envie, peu de temps après la Pride, de regarder plus de 40 ans en arrière. J’en retire une confirmation de ces réflexions.

Voir les choses autrement est précieux. Le faisons-nous ? Qu’en ferons-nous ? Avons-nous peur de perdre le normal qu’on nous a accordé ? Avons-nous peur de l’anormal ? Voulons-nous un anormal normal ? Alors que l’idée même de normalité est à la base des oppressions que nous dénonçons. Pouvons-nous sincèrement demander un changement profond normalement ?

Le but ne serait-il pas de communiquer cette perspective ? La possibilité de voir autrement, faire autrement. Allons-nous jouir de cette position pour produire du neuf et différent ou pour produire du normal ? Allons-nous réinventer le normal, le pouvoir ? Allons-nous produire un système de référence ? Recherchons-nous une justification ? Si oui, laquelle et pourquoi ? Quelle est notre idée du changement ? Le but ne serait-il pas que le normal et l’anormal perdent de leur sens au lieu de coexister et trouver leur sens dans leur opposition ? /les concepts de normalité et d’anormalité se vident de leur sens au lieu de s’opposer ? Prendrons-nous le temps de penser, et de décoloniser notre pensée ? Dans une configuration où on demande à nos rapports d’être figés, devons-nous nous y soumettre en oubliant l’idée de mouvement ? Envisageons-nous vraiment un mouvement ? Celui entrepris il y a plus de trente ans à la naissance du CHE ?

Poser nos vécus, nos intérêts, nos productions, ne signifie pas chercher à les normaliser et à les justifier, à les soumettre à une approbation. Il nous faut créer un « nous » dans une conscience collective. Une conscience collective est nécessaire et suffisante à tout début. Il s’agit donc de travailler à cette conscience collective et d’y élaborer un « nous » qui ait du sens et se confirme dans les discours et les actes.

Etre ne suffit peut-être pas. Sûrement pas. Est-ce que notre « être » prend vraiment position contre le statu quo ? Quelles sont les positions qui feront éclater les mythes du système sans pour autant en reproduire d’autres ? Que nous faut-il faire ? Désigner l’idéologie institutionnalisée à laquelle nous nous opposons et sortir de l’isolement. Si, comme moi, vous êtes convaincus que la vie publique et la vie privée sont gouvernées par les mêmes principes, si vous comprenez que le privé, le personnel est politique, il faut que le personnel soit lui aussi social et socialisé. Se retrouver quelque part dans le LGBTQIAP… ne s’arrête pas au privé. Il commence là. Là où commence notre perception du monde.

La force que nous recherchons par cette organisation est collective, pas individuelle. Je vous écris une invitation à penser collectivement ce « nous » que nous devons construire pour qu’il soit ensuite représenté par un groupe critique et à l’écoute et que ce groupe saisisse qu’il est politique par ses rapports sociaux. Cette collectivité politique doit s’inscrire dans une stratégie qui vise l’ensemble des terrains et fonctions qui concernent ce « nous ». Et cette stratégie doit être liée à des luttes qui visent des changements qualitatifs. Il nous faut donc lutter (oui lutter) contre des oppressions spécifiques et devenir une force (oui une force). Dans la mesure où nous questionnerons, au moins, un système collectivement, il tentera (si ce n’est pas déjà fait) de nous récupérer ou nous attaquera (ça c’est déjà fait) ouvertement et il y a lieu à ce moment-là de chercher des alliances afin d’y répondre et ce sans reproduire d’autres mécanismes d’oppressions envers d’autres groupes – dont nos membres peuvent également faire partie.

Ne nous posons pas en un modèle. Remettons nous sans cesse en question, mais pas de la façon dont des personnes, des groupes, notre société nous remettent en question c’est-à-dire : « Pourquoi ne te normalises-tu pas ? ». La question que nous devrions plutôt nous poser est la suivante : « Quelless sont les compromissions et imitations, conscientes ou non, que nous avons adoptées envers un système qui s’oppose à nous ou nous tolère selon certaines modalités ? Qu’en pensons-nous ? L’acceptons-nous ? Comment continuons-nous ? ». Lorsque que nous aurons compris les points de ruptures avec un système et sa répression sous toutes ses formes (affichée et subtile, individuelle et collective, privée et publique, physique et morale…), il y aura un vrai changement, selon nos modalités, et non un mirage qui, en fin de compte, renforcerait la norme.et son idée du normal.

Avançons-nous ensemble ? Dans la même direction ? Pour cela, il nous faut d’abord nous, nous, regarder en face pour nous, nous, connaître et ensuite pouvoir décider d’une direction vers laquelle nous, nous, regarderons sans devoir détourner la tête car nous aurons confiance en nous, nous. Là nous pourrons envisager le monde ensemble avec un « nous » qui ne soit pas oppressif. Un « nous » qui n’est pas calqué sur la logique d’un système qui l’a déjà établi violemment pour nous, celle du « classer pour régner », mais bien un « nous » qui soit le nôtre. Ne pas suivre cette logique d’un « nous » qui se définit par ce que nous ne sommes pas dans une idée d’insuffisance, mais plutôt un « nous » basé aussi sur ce que nous ne voulons pas être. Ne plus laisser cette logique nous définir en tant que refoulé·e·s de la société mais nous, nous, définir par le refus que nous, nous, représentons et que nous, nous, lui communiquons, tout le temps, partout, seul·e·s ou ensemble. Ne pas suivre la logique d’un système qui dit – avec dégoût, mépris, violence, condescendance, infantilisation, invisibilisation, pathologisation, diabolisation, autorité etc. – aux anormaux·ales de tout genre qu’illes ne sont rien par peur qu’illes soient tout. Qui a peur du vide et les considère comme vides de toute valeur.

Qui êtes-vous, vous ? Quelle est votre base politique, votre politique sexuelle ? Comment vous opposez-vous, vous, à des mécanismes discursifs et matériels, relayés institutionnellement et individuellement, qui permettent que des groupes vivent moins bien pour que d’autres vivent mieux ? Vous y opposez-vous ? Le désirez-vous ? Comprenez-vous et assumez-vous que ce désir ne peut s’inscrire que dans l’anormal ? Comment articulerez-vous votre politique dans un contexte d’opposition à une supposée djendeureuse décadence ? Que ferez-vous, vous, des CHEFF ? J’espère que vous pourrez me répondre bientôt. Regardez-vous et avancez. Il est temps de rendre l’implicite explicite. A vous revoir donc et bonne route.

 

Moi. Po (Pauline) B. Lomami
Co-fondatrice et présidente des CHEFF (2013-2014)
Ancienne présidente du CHEN (2011-2013)
Militante noire, féministe et queer

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