Chandra Talpade Mohanty (I) – 1er principe

[Lire l’introduction au préalable]

1er principe : Les « femmes » comme catégorie d’analyse, ou nous sommes toutes des sœurs en lutte

En parlant des femmes comme catégorie d’analyse, Mohanty se réfère à la supposition critiquable selon laquelle nous, en tant que toutes du même genre à travers les classes et cultures, sommes socialement constituées. C’est une supposition qui caractérise la majorité des discours féministes. L’homogénéité des femmes en tant que groupe est produite non sur base d’essences biologiques mais d’universalités sociologiques et anthropologiques secondaires. Dans toute analyse féministe, les « femmes » sont caractérisées par un groupe singulier basé sur une oppression commune. Ce qui lie les femmes entre elles est la notion sociologique de similitude de leur oppression. C’est en ce point que prend place une élision, une omission entre les « femmes » en tant que groupe discursivement construit et les « femmes » en tant que sujets matériels de leur propre histoire. Donc l’homogénéité discursivement consensuelle des « femmes » en tant que groupe est prise à tort pour la réalité matérielle historiquement spécifique de groupes de femmes. Cela résulte en la supposition que les femmes sont toujours déjà un groupe constitué qui a été étiqueté « sans pouvoir », « exploité », sexuellement harcelé » etc. par les discours féministes, qu’ils soient scientifiques, économiques, légaux ou sociologiques. L’attention n’est pas mise sur les spécificités matérielles et idéologiques qui constituent un groupe particulier de femmes comme « sans pouvoir » dans un contexte particulier mais sur la découverte d’une variété de cas des groupes de femmes sans pouvoir pour prouver l’idée générale et universelle que les femmes en tant que groupe n’ont pas de pouvoir.

Mohanty va développer cinq façons spécifiques dont les « femmes » en tant que catégories d’analyse sont utilisées dans le discours féministe occidental sur les femmes du tiers monde. Je ne développerai pas ici les textes en questions sur lesquelles elle développe son analyse. Je vous expose ici uniquement ses conclusions.

Les femmes en tant que victimes de la violence masculine

S’il est vrai que le potentiel de violence masculine envers les femmes s’inscrit dans et s’explique par leur position sociale dans une certaine mesure, définir les femmes en tant que l’archétype de la victime les fige dans la case des objets qui se défendent et les hommes dans la case des sujets qui exercent la violence ainsi que chaque société comme simplement composée d’un groupe de personnes sans pouvoir (femmes) et d’un groupe de personnes puissantes (hommes). Or, la violence masculine doit être analysée, théorisée et interprétée dans les sociétés spécifiques dans le but d’à la fois mieux la comprendre et s’organiser efficacement pour y apporter du changement. La sororité ne peut être supposée sur la seule base du genre, elle doit se forger dans une pratique et analyse concrète historique et politique.

Les femmes en tant que dépendantes universelles

Les différences genrées descriptives sont transformées en une division entre hommes et femmes. Les femmes du tiers monde constituent un groupe identifiable sur la seule base de la dépendance commune. Ce n’est pas le potentiel descriptif des différences genrées mais le positionnement privilégié et le potentiel explicatif des différences genrées comme origine de l’oppression que Mohanty questionne. Les femmes sont considérées comme groupe unifié sans pouvoir avant toute analyse. Le contexte est donc spécifié après les faits. Les femmes sont placées dans différents contextes (réseaux religieux, famille, lieu de travail etc.) comme si ces systèmes étaient en-dehors des relations des femmes avec les autres femmes et des femmes avec les hommes. Le problème de cette stratégie d’analyse est qu’elle considère les hommes et les femmes comme des sujets sexo-politiques déjà constitués avant mêmes qu’illes ne soient placés dans l’arène des relations sociales. Or, les femmes sont à la fois produites par ces relations et impliquées dans la formation de celles-ci. La place des femmes dans la vie sociale humaine n’est pas le produit direct de ce qu’elle fait mais la signification de ses activités qui s’acquiert par des interactions sociales concrètes.

Les femmes mariées en tant que victime du processus colonial

Ce qui est important dans la théorie des structures familiales en tant que système d’échange femmes par Levi-Strauss est que l’échange en lui-même n’est pas constitutif de l’oppression des femmes mais bien ses modalités et les valeurs qui sont associées à ces modalités. Bien qu’il soit possible de voir comment les structures des contrats de mariage traditionnel (en comparaison avec les contrats de mariage post-coloniaux) pouvaient offrir aux femmes un certain niveau de contrôle sur leurs relations maritales, seule une analyse de la signification politique des pratiques réelles permet de constater un changement dans les relations de pouvoir des femmes. Considérer les femmes comme un groupe unifié caractérisé par le fait de leur échange entre hommes revient à nier les spécificités socio-historiques et culturelles de leur existence et la valeur différentielle sous les différents contrats ainsi que les implications ou effets politiques. Les femmes en tant que groupe sont situées dans une structure donnée mais il n’y a pas de tentative de tracer les effets de la pratique du mariage sur la constitution des femmes dans un réseau changeant de toute évidence. Les femmes sont considérées comme étant des sujets sexo-politiques avant même qu’elles aient place dans les structures familiales.

Les femmes et les systèmes familiaux

La critique est similaire à celle développée précédemment. Mohanty reprend Elizabeth Cowie qui met en évidence les implications de ce type d’analyse tandis qu’elle met l’accent sur la nature spécifiquement politique des structures familiales (kinship) qui se doit d’être analysée comme des pratiques idéologiques qui désignent les hommes et les femmes en tant que père, mari, mère, épouse, sœur etc. Donc, les femmes ne sont pas des femmes situées dans la famille mais c’est dans la famille et ses structures que se construisent les femmes en tant que femmes, définies dans et par le groupe. Parler de la famille patriarcale ou de la structure familiale tribale comme étant l’origine du statut socio-économique des femmes est une fois de plus supposer que les femmes sont des sujets sexo-poliques (groupe homogène) avant même d’être situées dans la famille et toute considération des différences socio-culturelles.

Les femmes et les idéologies religieuses

Pour prendre l’exemple de l’Islam, beaucoup d’écrits féministes traitent ce sujet comme une idéologie séparée et extérieure aux relations et pratiques sociales au lieu d’un discours qui inclut les règles relatives aux relations économiques, sociales et de pouvoir dans la société. En prenant par exemple une version spécifique de l’Islam pour la considérer comme L’Islam et en considérant que la théologie islamique est imposée à une entité séparée et donnée qui est le groupe homogène « femmes », on procède une nouvelle fois à une unification, une homogénéisation : (toutes) les femmes, indifféremment de leurs différentes positions dans la société, sont affectées ou pas par l’Islam de la même façon. Ces conceptions offrent bien sûr la possibilité de développer des analyses interculturelles des femmes sans remise en question. Les spécificités idéologiques sont avalées dans les relations économiques et l’universalisation est basée sur des constats et comparaison superficiels. On fait preuve de réductionnisme économique (tendance à considérer tous les faits sociaux comme des faits économiques) lorsqu’il s’agit de décrire des facteurs tels que la politique et l’idéologie par leurs relations avec l’économie.

Les femmes et le processus de développement

Les meilleurs exemples d’universalisation basée sur le réductionnisme économique peuvent être trouvés dans la littérature concernant les femmes et le développement qui examine les effets du développement sur les femmes du tiers monde, parfois avec une perspective féministe. Mohanty n’ignore pas l’intérêt et l’engagement dans l’amélioration de la vie des femmes des pays « en voie de développement ». Beaucoup de travaux sur ce sujet supposent que le développement est synonyme de développement ou progrès économique. Le développement devient l’égalisateur en toute circonstance. Les femmes sont donc un groupe positivement ou négativement affecté par la politique de développement économique. Cette supposition permet une comparaison interculturelle sans la questionner. Une fois encore, les femmes sont supposées être un groupe ou une catégorie cohérent-e avant même d’être situées dans le processus de développement. Toutes les femmes du tiers monde ont des problèmes et besoins similaires et doivent donc avoir des intérêts et des buts également similaires. Or, les politiques de développement n’affectent pas les femmes de la façon. Les pratiques qui caractérisent le statut et les rôles des femmes varient. Les femmes sont constituées en tant que femmes à travers complexes interactions entre classe, culture, religion et autres institution et cadres idéologiques. Elles ne sont pas « femmes » uniquement sur base d’un système ou d’une politique économique particulière. De plus, on écrit beaucoup sur les besoins et problèmes des femmes du tiers monde mais très peu sur leurs choix et libertés d’action. C’est une représentation intéressante des femmes du tiers monde qui suggère l’auto-représentation latente des femmes occidentales.

Ce qui est problématique dans ce genre d’utilisation de « femmes » comme un groupe, une catégorie stable d’analyse est qu’elle suggère une unité non-historique et universelle entre les femmes basée sur une notion généralisée de leur subordination. Au lieu de démontrer analytiquement la production des femmes en tant que groupe socio-économique politique dans des contextes locaux particuliers, cela place les limites de la définition du sujet femme à l’identité de genre en contournant complètement les classes sociales et les identités ethniques. Dans cette configuration, ce qui caractérise les femmes avant toute chose est leur genre, indiquant ainsi une notion monolithique de la différence sexuelle. De telles formulations simplistes sont à la fois réductrices et inefficaces pour établir des stratégies de lutte contre les oppressions.

2e principe : Universalisme méthodologique ou l’oppression des femmes est un phénomène global

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Introduction

3e principe : Le(s) sujet(s) du pouvoir

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