Chandra Talpade Mohanty (I) – 2ème principe

[Lire l’introduction au préalable]

2e principe : Universalisme méthodologique ou l’oppression des femmes est un phénomène global

Les écrits féministes occidentaux sur les femmes du tiers monde souscrivent à une variété de méthodologies pour démontrer l’exercice interculturelle universelle de la domination masculine et de l’exploitation féminine. Mohanty résume et critique trois de ces méthodes à travers des exemples.

1ère méthodologie : Prouver l’universalisme par l’utilisation d’une méthode arithmétique.

L’argument est celui-ci : plus il y a de femmes qui portent le voile, plus universelle est la ségrégation sexuelle et le contrôle des femmes. De façon similaire, un large nombre d’exemples différents, fragmentés, provenant d’une variété de pays s’ajoutent apparemment aussi au fait universel. Par exemple, les femmes musulmanes d’Arabie Saoudite, d’Iran, du Pakistan, d’Inde et d’Egypte portent toutes un voile. D’où ceci indique que le contrôle sexuel des femmes est un fait universel dans ces pays dans lesquels les femmes sont voilées. Fran Hosken, une écrivaine américaine féministe et activiste sociale, écrit dans le journal sur les mutilations génitales qu’elle publie « Female Genital Mutilation » (« FGM ») que « le viol, la prostitution forcée, la polygamie, les mutilations génitales, la pornographie, le tabassage de femmes et filles, le purdah (que je résume ici par la ségrégation physique entre les sexes et obligation aux femmes de couvrir leur corps et de cacher leurs formes) sont tous des violations des droits humains basiques ». En mettant sur le même pied d’égalité le purdah et le viol, la violence domestique ou la prostitution, Hosken affirme que la fonction de « contrôle sexuel » est la première explication du purdah, peu importe le contexte. L’institution du purdah se voit donc refuser toute spécificité culturelle et historique et les contradictions et les aspects subversifs potentiels de l’institution sont totalement éliminés, exclus. Dans ces deux exemples, le problème n’est pas dans l’affirmation que le port du voile est répandu car elle peut être faite sur base des chiffres, c’est une généralisation descriptive. Le problème vient du saut analytique de la pratique du voile vers l’affirmation de sa signification générale dans le contrôle des femmes, c’est cela qui doit être questionné. Il peut y avoir des similitudes physiques entre voiles portés par les femmes d’Arabie Saoudite et d’Iran mais la signification spécifique associée à cette pratique varie selon le contexte culturel et idéologique. Par exemple, les femmes iraniennes de classe moyenne se sont voilées durant la révolution de 1979 pour indiquer leur solidarité avec leurs sœurs voilées de la classe ouvrière tandis que dans l’Iran contemporain ce sont des lois islamiques qui dictent que toute femme iranienne doit porter le voile. Tandis que des raisons similaires peuvent être offertes pour le port du voile (opposition au Shah et à la colonisation culturelle occidentale dans le premier cas et l’islmamisation de l’Iran dans le second), les raisons concrètes associées au port du voile par les femmes iraniennes sont clairement différentes dans les deux contextes historiques. Et ce n’est que dans une analyse différenciée spécifique au contexte que la théorisation et la pratique féministe acquiert un sens. Affirmer que la pratique du port du voile par les femmes dans un certain nombre de pays musulmans indiquerait l’oppression universelle des femmes par la ségrégation sexuelle n’est pas seulement analytiquement et théoriquement réducteur, mais s’avère aussi inutile quand on en vient à l’élaboration de stratégies politiques.

2e méthodologie : Employer des concepts tels que la reproduction, la division sexuelle du travail, la famille, le mariage, le foyer, le patriarcat etc. sans leur spécification dans des contextes culturels et historiques

Ces concepts sont utilisés pour expliquer la subordination des femmes, supposant apparemment leur application universelle. Mais comment est-il possible par exemple de se référer à une division sexuelle du travail quand le contenu de cette division change radicalement d’un environnement à un autre ? Au niveau le plus abstrait, il s’agit bien d’une différence d’assignation des tâches en fonction du sexe qui est significatif. Cependant, c’est différent de la signification ou la valeur que le contenu de cette division suppose dans différent contexte. Dans la plupart des cas, l’assignation a une origine idéologique. Mohanty ne remet pas en question la validité descriptive d’une affirmation telle que celle stipulant que les femmes sont reléguées à des occupations de service dans de nombreux pays.  Mais le concept de division sexuelle du travail est plus qu’une simple catégorie descriptive car il indique la valeur différentielle placée sur le « travail des hommes » vs le « travail des femmes ». Et en effet, souvent, la seule existence de la division du travail est utilisée pour prouver l’oppression des femmes dans des sociétés variées. Il s’agit une fois de plus de la confusion entre le potentiel descriptif et explicatif de ce concept. Des situations superficiellement similaires peuvent avoir des explications radicalement différentes et historiquement spécifiques et ne peuvent être traitées identiquement. Pour illustrer cela, Mohanty donne l’exemple de l’émergence des femmes cheffes de ménage. Celle de la classe moyenne américaine peut être comprise comme une plus grande indépendance et un progrès féministe selon lesquels on considère que les femmes ont fait le choix d’être parentes seules (nombre croissant de mères lesbiennes etc.). Cependant la croissance du nombre de cheffes de ménage en Amérique latine, où on pourrait penser que les femmes ont plus de pouvoir quant à la prise de décision, cette augmentation se concentre dans les strates les plus pauvres où les choix de vie sont les plus économiquement contraints. Un argument similaire peut être formulé au sujet de l’accroissement du nombre de cheffes de ménage parmi les femmes noires et chicanas des Etats-Unis. En fait, la corrélation positive entre cette croissance et le niveau de pauvreté parmi les femmes de couleurs et les femmes blanches ouvrières aux Etats-Unis porte même le nom de la féminisation de la pauvreté. Cette croissance ne peut donc pas servir d’indicateur universel de l’indépendance des femmes ni comme indicateur universel de l’appauvrissement de celles-ci. Les significations et explications varient selon le contexte socio-historique. De la même façon, l’existence d’une division sexuelle du travail dans la plupart des contextes ne suffit pas à expliquer l’oppression des femmes au sein de la main d’œuvre. Une analyse du contexte local particulier est nécessaire. Si ces concepts sont  considérés comme universellement applicables, l’homogénéisation des spécificités de classe, race, religion , culture et d’histoire des vies des femmes du tiers monde peut créer un faux sentiment de communauté d’oppressions, luttes et intérêts entre et parmi les femmes de façon globale. Au-delà de la sororité il y a toujours le racisme, le colonialisme et l’impérialisme.

3e méthodologie : Confondre l’utilisation du genre comme une supercatégorie pour organiser l’analyse avec la preuve et l’instanciation universalistes de cette catégorie

En d’autres termes, les études empiriques des différences genrées sont confondues avec l’organisation analytique des travaux interculturels. Pour illustrer cette méthodologie, elle reprend la critique de Berverly Brown à propos du livre Nature, Culture and Gender qui le fait très bien. Brown suggère que les binarités nature|culture – femme|homme sont des supercatégories qui organisent et situent des catégories de moindre importance (sauvage|domestique, biologie|technologie etc.) dans leur logique. Ces catégories sont universelles dans le sens qu’elles organisent l’univers d’un système de représentation. Cette relation est totalement indépendante de la justification universelle de n’importe quelle catégorie. Sa critique se porte sur le fait qu’au lieu de clarifier la généralisation des binarités nature|culture – femme|homme comme supercatégories organisationnelles, le ivre Nature, Culture and Gender interprète l’universalité de cette équation comme étant au niveau de la vérité empirique, qui peut être analysée à travers les travaux de terrain. L’universalisme méthodologque se base sur la réduction des catégories analytiques nature|culture – femme|homme à une exigence de preuve empirique de son existence dans différentes cultures. Les discours sur la représentation sont confondus avec les réalités matérielles, et la distinction entre la Femme et les femmes est évacuée. Les travaux féministes sur les femmes du tiers monde qui pratiquent cette confusion (qui est présente dans certaines auto-représentations de féministes occidentales) finit par construire des images monolithiques des « femmes du tiers monde » en tant que femmes qui ne peuvent être définies que comme sujets matériels et non à travers la relation entre leur matérialité et leurs représentations.

Par ce développement, Mohany ne souhaite pas s’opposer aux généralisations tant qu’elles sont précautionneuses ainsi que historiquement spécifiques et complexes. Ses arguments ne nient pas la nécessité de former des identités stratégiques et politiques. Par exemple, tandis que les femmes indiennes de différentes religions, castes et classes peuvent forger une unité politique en s’organisant contre la brutalité policière envers les femmes, toute analyse de la brutalité policière doit être contextualisée. Les coalitions stratégiques qui constituent des identités politiques d’opposition pour elles-mêmes sont basées sur la généralisation, mais l’analyse des ces groupes identitaires ne peut se baser sur des catégories universalistes et sans contexte historique

3e principe : Le(s) sujet(s) du pouvoir

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Introduction

1er principe : Les « femmes » comme catégorie d’analyse, ou nous sommes toutes des sœurs en lutte

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3 réflexions sur “Chandra Talpade Mohanty (I) – 2ème principe”

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