Mot d’une concierge de la pensée : le rappel ou la rupture • 2. Balayer notre colère, astiquer notre ton

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Mot d’une concierge de la pensée : le rappel ou la rupture

Sur le paillasson

Balayer notre colère, astiquer notre ton

La  colère. Je ne sais pas si elle est encore là si elle se barre pour le vide. Je vais donc en dire deux mots. Et je vais le faire doucement tient, pour un petit contraste chaud/froid tendance.

Nous sommes nombreux à répondre au racisme par la colère. Cette colère, n’est en rien une erreur. Nous pouvons nous en servir, nous en nourrir. Cela s’apprend, elle s’apprivoise pour qu’elle ne détruise pas nos idéaux. Ça fait quelques années que je n’ai plus peur de la colère, d’être en colère. En avoir peur ne m’a rien appris. Il est inutile de perdre son énergie à enterrer cette colère quand elle est une réaction, une réponse aux violences et mauvais traitements, inégalités et discriminations, aux préjugés raciaux et stéréotypes, aux injures et humiliations, aux trahisons et récupérations, aux silences et indifférences, aux mépris et condescendances, aux privilèges inaltérables et réactions défensives… La colère comme réponse à ces attitudes me semble plus que nécessaire. Pour beaucoup d’entre nous, renoncer à cette colère revient nier ce à quoi elle réagit. Si cette colère fait peur à cette autre partie, cette peur engendrée profile une opportunité pour la comprendre et s’en nourrir, pour nous tou·te·s. pas dans le but de culpabiliser mais de réparer et avancer. Changer. Notre colère est nécessaire. Elles ont le potentiel de nous servir contre les oppressions, institutionnelles comme individuelles, auxquelles elles réagissent.

« Dirigée avec précision, la colère peut devenir une puissante source d’énergie au service du progrès et du changement. Et quand je parle de changement, je ne parle pas d’un simple changement de point de vue, ni d’un soulagement temporaire, ni de la capacité à sourire ou à se sentir bien. Je parle d’un remaniement fondamental et radical de ces implicites qui sous-tendent nos vies. […]extérioriser la colère, la transformer en action au service de notre vision et de notre futur, est un acte de clarification qui nous libère et nous donne de la force, car c’est par ce processus douloureux de mise en pratique que nous identifions qui sont les allié-e-s avec lesquel-le-s nous avons de sérieuses divergences, et qui sont nos véritables ennemi-e-s »
Audre Lorde (2003), « De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme »

Si les personnes en situation de privilège veulent qu’un réel débat s’engage sur une oppression, elles doivent tenir compte des besoins et conditions de vie des personnes en situation de discrimination et non exiger que ces dernières s’adaptent pour maintenir leur confort. C’est le point de départ. Toute personne qui souhaite un réel débat sur le racisme doit souscrire à la reconnaissance et l’utilisation de la colère. Je parle bien d’une discussion franche, pas de rhétorique de surface. Je parle bien de discussion créative, pas de monologue tiède et répétitif. Cela implique donc qu’il est hors de question de se détourner de la colère par facilité. C’est un sujet à prendre au sérieux et avec honnêteté parce que le racisme lui est très sérieux et ses conséquences très concrètes. La haine envers nous et nos objectifs est très sérieuse. Et pendant que vous regardez notre colère, que ce soit droit dans les yeux ou avec condescendance, souvenez-vous que c’est le racisme qui est oppressante, cette haine, pas notre colère. C’est cette haine qui détruit, pas notre colère :

« Cette haine et notre colère sont très différentes. La haine, c’est la fureur de celles et de ceux qui ne partagent pas nos objectifs, et elle a pour but la mort et la destruction. La colère, elle, est une douleur provoquée par des décalages entre personnes égales, son but est le changement. »
Audre Lorde (2003), « De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme »

Le rejet, la muselière, la survie physique ou psychologique nous mettent en colère. Cette colère regorge d’énergie et information et nous l’utilisons pour tenir bon au quotidien. Cette colère n’est pas au service de votre confort. Elle n’a pas à être tue, diminuée pour éviter opinions blessées, sentiments de culpabilité parce qu’il est hors de question de faire de votre ressenti une priorité sur nos luttes. Ce n’est pas possible. A vrai dire, votre sentiment de culpabilité ne nous sert à rien, il ne sert qu’à vous, qu’à votre bonne conscience. Elle ne vous sert pas à agir, à nous faire gagner du temps face à l’urgence de nos situations, aux besoins de faire des choix clairs. Pendant que vous arrêtez votre lecture à la culpabilité, nous ne pouvons simplement rien en faire. Quand nous sommes en colère, quand nous exprimons notre colère, nous nous adressons à vous. Nous vous parlons. Et c’est votre inconfort qui vous paralyse, qui vous amène à dire qu’il n’y a que bassesse intellectuelle dans celle-ci. Mais il ne s’agit que d’inconfort, vous n’êtes en rien en danger, c’est nous qui le sommes. Notre colère est formulée, elle est précise. Si vous pouviez fournir autant d’énergie à en écouter le contenu que vous mettez à vous en protéger, vous vous rendriez compte qu’elle ne tuera personne. Au contraire, elle est un terreau fertile de création, contrant les schémas répétitifs que nous connaissons que trop bien, même lorsqu’on les déguise. Ces schémas qui vous sécurisent et qui nous tuent toujours un peu plus. Notre colère est une réponse à une infériorisation de nos situations. Nous voulons parler entre personnes égales. Et si vous l’acceptez, alors on peut croire en un changement grâce à cette colère :

« Parce que la colère entre personnes égales donne naissance au changement, pas à la destruction, et le malaise ou le sentiment de perte qu’elle provoque souvent n’est pas une fatalité, mais un signe de croissance. »
Audre Lorde (2003), « De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme »

La colère face à l’injustice a ses limites. La première est qu’elle est destructrice pour la personne qui la porte et tente de l’enterrer. Et si je me demande pourquoi je devrais l’enterrer, je me rends compte qu’aucune raison ne sert mon intérêt ou l’antiracisme. Dans ces conditions, ma colère est simplement inutile et destructrice pour moi-même. Deuxièmement, ma colère sera inutile si vous en servez comme excuse pour être aveugle ou nier vos responsabilités, mais là c’est de votre côté que ça se joue. De plus, ne pas reconnaître que cette colère n’est pas que souffrance mais aussi, voire surtout, résistance et création sous prétexte que vous vous sentez intimidé·e·s n’aide en rien, au contraire. Cela maintient le statu quo, les privilèges immuables, inaltérables et préserve le racisme. Or notre colère n’est pas là pour vous servir. Cette colère dit non à l’injonction de prouver notre humanité, elle dit non à l’injonction de tendre l’autre joue, elle dit non à l’injonction de ne pas faire trop de bruit, d’encaisser en silence.

 

Note colère peut nous être douloureuse, parce qu’elle est une réaction et une reconnaissance d’une douleur. Mais elle nous aide à survivre et à nous libérer. Elle n’est pas une fin en soi, mais elle ne nous quittera pas tant qu’elle n’aura pas une succession au moins aussi efficace à notre survie :

« Ma colère m’a été douloureuse, mais elle m’a aussi permis de survivre ; et avant de m’en défaire, je vais m’assurer que sur le chemin de la clarté, il existe au moins quelque chose d’aussi puissant pour la remplacer. »
Audre Lorde (2003), « De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme »

Si vous niez des violences et discriminations que nous subissons, vous y participez. Si la colère qui se dresse entre nous en réaction n’est pas utilisée pour analyser et nous renforcer, mais comme excuse pour s’échapper par culpabilité ou approfondir le fossé qui nous sépare, voire en créer d’autres, pourquoi continuerions-nous avec vous ? Flattez nos égos individuels est une stratégie bien basse car je ne me sentirai ni libre ni en sécurité si d’autres ne le sont pas. Cette colère que vous méprisez est une détermination à survivre. Elle fait inévitablement partie de notre arsenal de lutte qui n’attend pas votre validation. Parce qu’on vise un monde où on se parle entre personne égales. Ce n’est pas notre colère qui porte atteinte à l’autodétermination, l’intégrité, la dignité, l’autonomie. C’est la haine, le mépris, la condescendance, l’indifférence envers nous. Et nous répondons à cette haine par la colère, par notre rage. Elle est légitime. Je répète, elle est légitime.

 

Elle est légitime parce qu’elle répond à une oppression et des tactiques oppressives. Là-dessus je ne transige pas. Quand vous questionnez cette réaction, vous dîtes aux personnes en situation de discrimination qu’elles ont une obligation à assurer votre confort. Leur lutte consiste à rendre leur vie et celle des personnes qui partagent leur oppression meilleure. Une bonne fois pour toute, vos ressentis,  vos sentiments ne sont pas de leur responsabilité. Elles n’ont pas à dédier leur ressources à se focaliser sur comment vous ressentez l’affichage de privilèges systémiques et structurels dont vous pouvez bénéficier – que vous le vouliez ou pas –, privilèges qui se basent sur des discriminations qu’elles vivent. La gentillesse, la pommade, on a déjà essayé et ça n’a rien donné à part du gaspillage, le gaspillage de nous-mêmes pour vous. Ce qui m’amène à parler de la police du ton. Pourquoi la colère ? Pourquoi cette émotion ? Non. La question est pourquoi, comment ne pas être en colère quand on se prend une la violence en pleine face ? Retenir cette colère nous est difficile, épuisant, destructeur et contre-productif comme je l’ai expliqué plus haut. Nous faire cette injonction est cruel et ridicule. Nous n’avons pas le luxe de pouvoir nous distancier de ces faits sur nos propres droits et expériences.

 

Mais ce qui est aussi indécent dans la police du ton, c’est qu’elle est une tactique pour détourner le sujet en focalisant l’attention sur la réaction plutôt que sur la cause qui est, elle, le problème, ce sur quoi vous êtes censé·e·s combattre à nos côtés right ? Et quand c’est vous qui merdez, c’est nous qui prenons pour rappel parce que l’oppression c’est nous qui la subissons. Et dans ce cas, la police du ton est un moyen déconcertant et honteux de ne pas prendre vos responsabilités mais également de disqualifier notre position avec l’argument que nous serions dans l’émotion et par là dans l’irrationalité selon votre compréhension. Cette pratique de faire égaler émotionnel avec irrationnel est quelque chose qu’en tant que meuf queer noire je connais que trop bien. Ce procédé est régulièrement utilisé pour silencier les personnes marginalisées sur leur expérience de l’oppression. Mais ce n’est pas tout, ce procédé va jusqu’à tenir la personne opprimée pour responsable parce qu’elles ne sont pas assez douces, gentilles, polies pour être prises au sérieux et mériter l’attention. En taxant la réponse d’agression, vous définissez l’oppression de non agressive, vous transfigurez la victime en agresseur·euse. Oui notre colère doit faire peur, elle doit faire peur aux personnes qui sont contre le changement. Note colère c’est de la passion, c’est croire encore que l’on peut rendre les choses meilleures et croire radicalement qu’elles doivent changer. Exiger la bienséance est se situe directement dans l’arsenal oppressif auquel vous êtes censé·e·s vous opposer à nos côtés again right ? La colère n’est pas un facteur invalidant, la colère n’est pas contre-productive. Par contre la bienséance que vous exigez de nous l’est. Cette politesse n’est qu’une masse d’attentes sur les comportements des personnes marginalisées.

 

Au lieu de dire à une personne en colère suite à une oppression d’être plus calme, reconnaissez cette émotion, sa validité, et qu’elle indique que quelque chose ne va vraiment pas, que vous ou quelqu’un·e en soit responsable. Il faut analyser et comprendre pourquoi ce fait est oppressant au lieu de mettre l’énergie à silencier les personnes qui s’expriment contre celui-ci. Et là on avancera, grâce à cette colère.

Manifestation #ContreExhibitB devant le @CentQuatre #PARIS 07 décembre 2014 © Maonghe M.
Manifestation #ContreExhibitB devant le @CentQuatre #PARIS 07 décembre 2014
© Maonghe M.

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Ou la rupture

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