Mot d’une concierge de la pensée : le rappel ou la rupture • 3. Notre mauvais vocabulaire

Explication du coup de clavier ICI

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Mot d’une concierge de la pensée : le rappel ou la rupture

Sur le paillasson

Balayer notre colère, astiquer notre ton

Notre mauvais vocabulaire

Blanc·he. Mot interdit. Pour mettre fin à l’idée selon laquelle on emploierait ce mot sous le coup de la colère (elle est cool la colère, je viens de l’expliquer) ou de la haine, ou encore ce fameux « racisme anti-blanc », parlons plutôt de l’analyse que suggère cet emploi.

Les races existent, elles ont été construites. Elles existeront toujours tant qu’on ne les déconstruira pas jusqu’au bout. Ce n’est pas en tentant d’effacer la race qu’on met fin au racisme. Il faut visibiliser la façon dont elles fonctionnent, admettre qu’elles fonctionnent, dénoncer ses déguisements. La déconstruction des races est inévitable dans un objectif de disparition du racisme.

Pour déconstruire, il faut s’emparer et analyser. C’est à l’opposé de la volonté de traiter par le silence, par le tabou, par la substitution, par la confusion, les connotations etc. C’est également contrer les pires glissements. Déconstruire est indispensable. Il y a une réalité sociale, une réalité psychologique, des modalités d’existence, des procédures de construction. Des structures collectives aux attitudes individuelles, des intentions aux actes, les fractures sociales, les inégalités de redistribution, le pouvoir de représentation. Parler de race ne signifie pas en valider une explication biologique. Il faut parler de races pour nommer des réalités sociales. Pour être obscure là-dessus :

« De ce point de vue on ne saurait être trop clair : il n’y a pas de division ontologique pertinente de l’humanité en groupes raciaux distincts. Il n’y a pas d’essence raciale bio-comportementale, pas de race biologique, ni d’un point de vue phénotypique, ni d’un point de vue génétique, ni du point de vue phylogénétique ou de la génétique des populations. La référence à la biologie pour définir les races (ou, d’ailleurs, pour affirmer leur inexistence) témoigne de la force d’une idéologie positiviste qui croit voir dans la « science » l’outil privilégié, voire unique, capable de dire la « vérité » sur le sujet, et dont s’emparent ainsi racistes et anti-racistes, alors même que le concept de race n’a aucune existence biologique. Sur ce point, les analyses de François Jacob notamment, énoncées dès 1981, demeurent d’une grande pertinence : ni la biologie en général ni la génétique en particulier n’ont quoi que ce soit à dire sur le concept de race, parce qu’il ne relève pas de leur domaine. La question de la race est une question socio-politique mais pas biologique. La biologie intervient pour étudier les mécanismes physiologiques de différences visibles ou de propriétés superficielles (dont on peut bien entendu rendre compte en termes biologiques : la couleur de la peau est bien liée aux molécules de mélanine dont on peut étudier la synthèse), ou pour associer des gènes ou groupes de gènes à des protéines impliquées dans certains phénotypes (les systèmes des groupes sanguins par exemple). Mais la question des races implique de se demander comment ces différences phénotypiques en sont venues à être désignées comme tout particulièrement pertinentes pour classer des groupes d’êtres humains en sous-espèces, alors même qu’il y a un consensus scientifique à peu près unanime sur la non-pertinence du niveau de la sous-espèce chez l’homme. La question est politique, elle relève de l’étude généalogique de la construction catégorielle et elle ne concerne la biologie qu’indirectement — parce qu’en raison de la puissance de la croyance positiviste, la catégorisation socio-politique apparaît légitimée lorsqu’elle est validée par la science. »
Magali Bassone (2013), « Ce que le racisme doit à la race : une perspective (dé-)constructiviste »

Il faut donc rappeler que les races sont construites. Ne devant être soumise à une acceptation essentialiste, la réalité des races dépend d’un contexte, d’un dispositif relationnel et d’une asymétrie (Bessone 2013). La race, et les catégories raciales qui en découlent ainsi que les personnes racisées sont en interaction entre elles. En définitive, la race est sociale et non naturelle, elle n’est pas à essentialiser mais à contextualiser, elle n’est ni fiction ni illusion ni erreur cognitive mais réelles.

On ne peut questionner et lutter contre le racisme en gardant la race taboue. Cela rend un réel débat impossible, l’information incommunicable. Pour avancer sur la race, il faut commencer par prendre conscience de comment les catégories raciales fonctionnent dans nos têtes, de façon consciente ou inconsciente, explicite ou implicite. Qu’on le veuille ou non, l’organisation politique, économique, urbaine les ont rendues pertinentes et souvent présentes dans les prédictions et attributions.  Il faut mettre à jour cette prise de conscience régulièrement. Ensuite, il faut saisir que les identités liées aux catégories raciales, et donc aux minorités racisées, ne sont pas homogènes mais sont bien historique et relationnelles. Les identités raciales font référence à des relations et constructions politiques qui s’inscriven dans une histoire sociale. Par exemple, l’identité commune d’un groupe racisé se développe autour de la reconnaissance d’être racisé·e d’une façon spécifique et elle peut être revendiquée en commun pour résister, contester, lutter contre la domination et la stigmatisation et créer un contrepoids politique. En soi, se regrouper selon la catégorie raciale imposée, non dans l’optique de chercher une essence, une authenticité homogénéisante et rigide mais dans le développement d’une contestation, une analyse et une résistance envers les structures sociales oppressantes. Se positionner pour dénoncer les inégalités et violences structurelles. Cela m’amène à rappeler que si l’objectif bisounours est une société sans race, on ne peut se baser sur le principe qu’on y est déjà. Il n’y a pas de racisme sans race. On ne peut pas dénoncer le racisme sans reconnaître la race, encore une fois dans sa construction sociale et non pas dans une explication biologique.

exhibit mains cage

Si le terme « race » met mal à l’aise, il est urgent de questionner se malaise. Ce n’est pas le mot le problème, mais bien la réalité à laquelle il renvoie. Fermer les yeux sur cette réalité ne l’efface pas et est en fait une violence pour les personnes qui la vivent. Si le malaise vient d’une approche de la race comme une réalité naturelle, il est temps de passer à une approche (dé)constructiviste, de cesser d’utiliser l’illégitimité biologique pour effacer les faits sociaux. Enfin, parler de race dans cette optique n’est pas raciste mais est en réalité nécessaire pour développer une stratégie antiraciste solide, profonde et susceptible de durer. La dénonciation du racisme a besoin du terme « race ». Appeler les choses par leur nom, c’est se donner les moyen de faire face aux constructions raciales, structures racistes, de constater les dominations, les discriminations, les inégalités, les violences qui dans leur normalisation ne sont plus nommées. Le refuser et prétendre à la place un universalisme qui n’est en fait qu’un aveuglement ou une négation protégés de maintes forces, un faux anti-racisme. Les stigmates existent déjà, cette approche ne l’alimente pas. Par contre le diagnostic reste toujours à faire. Et si parler de blanc·he·s, privilège blanc, blanchité (whiteness), suprématie blanche etc. est encore plus difficile que de noir·e·s, négritude, mémoire noire etc. c’est bien parce que la notion de race, sa construction sociale, ainsi que les privilèges, encore plus que les discriminations, issues du racisme restent taboue plutôt que déconstruites. Si on accepte cela, on pourra enfin nommer le système suprématiste comme on nomme le système capitaliste ou patriarcal.

Je vous hurle qu’on n’efface pas le racisme en effaçant son récit, l’enjeu se trouve dans la façon dont il est dit pas dans son invisibilisation.

décolonisées

Ajout : Gazi vous propose aussi une petite explication au sujet de « nous faisons tou·te·s partie de la race humaine », mais c’est un peu plus, on va dire, euh direct ? Corsé ? Intense ? Whatever, on a pas les mêmes méthodes, mais c’est le même point.

Vos bonnes intentions et opinions blessées

Paie ton balai et fais ta besogne

Ou la rupture

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